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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/38

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qu’elles ont leurs limites. Il est peut-être des âmes choisies où elles résistent aux dégoûts quotidiens, aux irritations, aux petites misères sans cesse renouvelées; mais la mienne, j’en conviens, n’est pas de cet ordre-là. Je sais, — Nettie le sait aussi, — que je supporterais à grand’peine une condition pareille. Je sais même, — et Nettie ne le sait peut-être pas, — que dans cette indissoluble alliance son prestige se perdrait à la longue. Et je suis forcé de m’avouer, avec une confusion poignante, que j’en viendrais peut-être avant longtemps à regretter le sacrifice consenti, à faire retomber sur ma femme (et Dieu sait par quelle injustice!) la responsabilité des ennuis, des tourmens, des inquiétudes inséparables d’une existence pareille. Pourquoi feindre à mes propres yeux? pourquoi méconnaître mon infirmité morale?... Je suis ainsi, et ne saurais me refaire... Si du moins cette conviction bien arrêtée, tout humiliante qu’elle est, pouvait me procurer le repos!... Mais on a beau se mésestimer, on n’en est ni moins amoureux ni plus tranquille. Mécontent de soi-même, on n’est, je m’en aperçois, ni plus indulgent pour les autres, ni plus soumis aux décrets de la Providence.


….. Mistress Smith est venue chercher le petit supplément de loyer que je continue de payer en secret pour apaiser ses scrupules et ceux de son mari au sujet des dégâts qui enlèvent son premier lustre à leur castel microscopique. Rigoureusement parlant, cette indemnité trimestrielle, motivée autrefois par la conduite de Fred, n’a plus sa raison d’être depuis que nous l’avons perdu; mais je n’élève là-dessus aucune réclamation, car il m’est doux, n’allant plus à Saint-Roque, d’avoir de temps en temps quelques détails sur ce qui s’y passe. Il m’est doux aussi, sans qu’elle le sache, de faire quelque chose pour la fière Titania.

Ma belle-sœur, paraît-il, a mis dans sa tête de retourner en Australie. Entre elle et Nettie, c’est là un sujet perpétuel de discussions et de scènes plus ou moins pathétiques. La première a débuté par un refus formel; mais Susan, qui sait déjà par expérience comment les sots doivent s’y prendre pour faire faire leurs volontés aux gens d’esprit, a organisé tout un système d’obsessions et d’insistances continuelles. Nettie se défend encore, opposant un silence de glace aux larmes, aux plaintes, aux reproches dont on l’assiège. Mistress Smith néanmoins suppose qu’elle finira par céder, et s’occupe déjà de trouver de nouveaux locataires.

Je suis, malheureusement pour moi, du même avis que mistress Smith. Un gentleman d’Australie, de passage en Angleterre, vient d’écrire à mistress Rider que, si son veuvage la décidait à rentrer dans la colonie, il s’offrait à ces dames pour être leur compagnon