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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/37

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« Ne songez plus à moi, docteur Edward, me dit-elle résolument en m’accompagnant vers la porte... Vous voyez très bien que ceci est positivement impossible... Vous le voyez comme moi, je n’en doute pas... Si nous pouvions reprendre l’un et l’autre les traditions de notre ancienne amitié, je vous assure que ce serait un grand bonheur pour moi; mais je ne crois pas que d’ici à longtemps cela se puisse... Ne me dites rien... Nous savons l’un et l’autre à quoi nous en tenir, et ni vous ni moi ne pouvons remédier à ce qui est... Le mieux serait de ne plus penser l’un à l’autre, ajouta-t-elle avec un soupir... En attendant, disons-nous adieu, et plus un mot sur ce sujet... »

La ferme conviction que j’étais aimé de Nettie, — et comment en aurais-je douté maintenant? — n’ôtait rien au caractère décisif de l’arrêt qu’elle venait de porter. Je me séparai d’elle absolument convaincu qu’un lien plus étroit ne nous unirait jamais. Un âpre besoin d’activité me torturait au sortir de là. Mon cheval ne m’entraînait jamais assez vite au gré de mon impatience; je le stimulais de la voix, et le généreux animal prit une allure des plus rapides. Au moment où je rentrais ainsi presque à fond de train dans les rues de Carlingford, je rencontrai, coïncidence étrange, la belle mistress John Brown, celle qui s’était jadis appelée Bessie Christian. Celle-là aussi, je l’avais perdue faute d’un peu de courage, et ce courage, un autre l’avait trouvé en lui. En même temps que cette réflexion, le visage flétri de mistress Fred s’offrit à ma pensée. Une espèce de soubresaut nerveux me fit cingler d’un vigoureux coup de fouet les flancs de mon cheval déjà échauffé. Il s’emporta cette fois pour tout de bon, et nous faillîmes écraser mistress Brown, qui se réfugia tout effrayée dans le magasin le plus proche. Qui sait si elle ne s’attribuait pas, dans une proportion quelconque, le transport furieux auquel je semblais en proie pendant les cinq ou six minutes que je mis à dompter l’animal rebelle? Et pourtant elle n’avait qu’une place maintenant bien effacée dans des souvenirs qui me paraissaient dater d’un siècle ou deux. Resté vainqueur à la fin, et dans la première exaltation du triomphe, je me demandai si on ne pouvait pas traiter la destinée comme on traite un cheval rétif, et la dominer de même par l’énergie de la volonté; mais, encore une fois, mistress Fred m’apparut, hargneuse, éplorée, sur ce sofa de malheur... Nettie d’un côté, mais de l’autre ce fantôme grondeur et maussade, entouré de marmots endurcis, despotes insolens de cette petite fée trop fidèle, — c’était là un tableau que je ne pouvais affronter.

Non! Nettie a raison, c’est impossible! L’amour, la patience, la charité ne sont après tout que des vertus humaines, et c’est dire