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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/33

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lante d’eau et de fange... Dès ce moment et avant que je l’eusse reconnu, la fatale vérité se fit jour en moi. Pendant quelques secondes, une sorte d’éblouissement ténébreux m’ôta la faculté de voir. Dès qu’elle me revint, ce malheureux m’apparut, la face renversée en arrière, les yeux grands ouverts sous les rayons du soleil levant... Si quelqu’un eût été là pour me venir en aide, je me serais peut-être abandonnée à la douleur mêlée d’effroi qui semblait prête à m’envahir; mais ceci ne m’était pas permis : il fallait parler à ces hommes, invoquer leur assistance, ramener le corps, l’introduire sans bruit dans la maison, éviter le scandale, les fausses interprétations, épargner à ma sœur un choc trop rude, aux enfans un horrible spectacle... Et voilà ce que j’ai tâché de faire. On parle maintenant d’une enquête, de formalités légales, de mille choses que j’ignore et qui ne sont pas de mon ressort... A votre tour donc, docteur Edward !... Vous tiendrez tête aux gens de loi ; je monte auprès de ma sœur.

— Mon Dieu! Nettie, m’écriai-je quand elle eut fini, pourquoi ne m’avez-vous pas appelé plus tôt? Pourquoi vous surcharger de tant de soins écrasans? Le moindre signe de vous m’aurait fait accourir.

— Je vous ai mandé aussitôt qu’on a eu besoin de vous, me répondit-elle avec une nuance d’orgueil féminin... Je ne suis jamais restée au-dessous de ma tâche... Mais tenez, docteur Edward, ne nous cherchons pas de vaines querelles!... Vous m’en avez voulu, et je le comprends... Oublions tout cela, soyons amis, et veillons à nous deux sur la mémoire de ce pauvre Fred! »

L’instant d’après, j’étais seul dans le petit vestibule, ayant dans ma main la clé du salon, et guetté de loin par les Smith, qui brûlaient sans doute de me raconter leurs griefs de propriétaires.

Nettie a passé la plus grande partie du jour auprès de Susan, chez qui une sombre stupeur a suivi un mouvement d’incrédulité obstinée. Je sais d’avance, et Nettie le sait comme moi, par quelles phases passera cette douleur égoïste. L’indolence de Susan reprendra bientôt le dessus: elle se fera peu à peu à sa situation nouvelle, et le souvenir de son mari, tant que ce souvenir lui sera présent, servira de matière à de vaines plaintes, à des récriminations perpétuelles. Chez les enfans, il y a plus d’étonnement et de curiosité que de véritable chagrin. Nettie n’a pu leur faire comprendre au juste de quoi il s’agissait. Avec une espèce de scepticisme obtus, ils se sont remis à jouer dans la nursery, prêtant une oreille attentive aux bruits inusités qui se font dans la maison, cherchant à voir qui entre et qui sort, ne se refusant pas au besoin le plaisir d’une observation maligne et tout disposés, — si l’autorité de Nettie n’y mettait bon ordre, — à venir porter leurs investigations indiscrètes jusque dans ce salon où gît encore le cadavre de leur père.