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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/329

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est de moins en moins connu, et que bientôt il sera tout à fait délaissé. A mesure que la connaissance précise de la langue latine s’affaiblira, on négligera naturellement les auteurs qui demandent le plus d’effort, et Perse sera le premier qui descendra dans l’oubli. Dans cette étude toute morale que nous avons faite du poète philosophe, nous ne voulons pas juger longuement la valeur littéraire de son petit livre. Perse a les défauts d’un écolier et les qualités d’un homme. Comme il a beaucoup étudié les philosophes et les poètes et que sa mémoire est surchargée de souvenirs, il ne domine pas assez sa matière, il est souvent dominé par elle. Il va d’imitation en imitation, forçant les maximes du stoïcisme à entrer dans les formes poétiques de Virgile ou d’Horace. En voulant imprimer à ses emprunts une marque personnelle, il les retourne sur l’enclume, il martèle les idées et les mots pour dénaturer et rendre siens les débris poétiques dont il forge le métal rigide de ses vers; mais il y a quelque chose de généreux dans ce labeur : il tourmente sa matière à force de l’aimer. A des vérités qui lui sont chères, il voudrait donner une trempe inconnue et une pointe perçante. Jusque dans ses vers les plus originaux, on sent l’effort, et la plupart de ses plus admirables brièvetés ressemblent à des gageures. Les mots mêmes qui sont sortis du fond de son cœur en ont été tirés avec peine ; ils ont passé, avant d’arriver à la lumière, par tous les saints replis de cette âme, sanctosque recessus mentis, où de froides maximes stoïques ont pris un singulier accent de sincérité émue. Perse est à tous égards le poète du Portique, dont la doctrine recommandait l’effort, la tension de l’âme, l’énergie soutenue. Il semble que, même en écrivant, il ait voulu obéir à ces austères préceptes, et qu’il ait transporté jusque dans son style les habitudes de sa vie morale. S’il n’était pas mort si jeune, si son génie, enrichi par les expériences de la vie, avait eu le temps de prendre de l’ampleur et de la souplesse, il serait peut-être placé au rang des plus grands poètes de Rome, quelques-uns de ses vers permettaient à ses amis de l’espérer; il se serait associé avec enthousiasme aux périls de Thraséas et de sa famille; par son talent, sa vertu, l’audace mal contenue de son langage, il aurait mérité de partager leur sort, et sans doute à une renommée poétique plus brillante il eût ajouté la gloire populaire d’un beau trépas.


C. MARTHA.