Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/32

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


regarder l’heure. Il y avait déjà longtemps que j’avais entendu, sans y prendre garde, fermer la porte de la maison, lorsqu’un certain bruit, parti de la chambre de ma sœur, est venu attirer mon attention. Je me levais déjà pour monter, quand elle-même est descendue inquiète et plaintive. Son mari, sorti déjà depuis plusieurs heures, n’était pas encore rentré. Au premier abord, je n’ai rien trouvé là qui dût nous surprendre ou nous tourmenter beaucoup. Ce n’était pas la première fois que Fred s’oubliait ainsi; je le dis à Susan, et, voyant que malgré mes instances elle ne voulait pas retourner dans son lit, je me décidai à lui tenir compagnie. Roulée dans un châle que j’étais allée lui chercher, tantôt elle sommeillait, tantôt elle pleurait, tantôt elle s’indignait contre son mari, et je la laissais dire ou dormir, travaillant toujours. Je ne m’inquiétai véritablement qu’un peu après l’aube. Dépourvu d’argent et de crédit, cachant volontiers dans les ténèbres ces désordres dont il avait honte, il me semblait étrange que le malheureux eût passé dehors la nuit entière. Une fois sérieusement alarmée, j’eus bientôt pris mon parti. « Je vais aller chercher Fred, dis-je à Susan, si vous voulez vous remettre au lit. Vous savez dans quel état nous l’avons quelquefois vu revenir... Il sera peut-être tombé dans les champs, et le sommeil l’aura pris avant qu’il ait pu se relever... » Elle ne voulait pas. Elle prétendait que c’était là une démarche inconvenante, que cela vous regardait, qu’il fallait vous envoyer chercher, que Fred se fâcherait si je courais après lui, que je ne saurais où le trouver,... mille objections enfin qui n’allaient à rien et auxquelles je coupai court en la ramenant dans sa chambre. Je partis ensuite avant que personne fût éveillé dans la maison. Au fait, je ne savais où le prendre. Je me rappelai seulement, une fois dehors, ce que j’avais dit à ma sœur, et je me dirigeai, à travers champs, du côté d’une misérable taverne assez mal hantée, où on prétendait l’avoir vu quelquefois. Elle est située sur les bords du canal. J’en étais encore assez loin, lorsque j’entendis pousser un grand cri. Je regardai, car ce cri avait un accent extraordinaire. Il partait d’une barque au bord de laquelle deux hommes étaient penchés; l’un d’eux semblait montrer quelque chose au fond de l’eau. Sur le chemin de halage, deux conducteurs qui amenaient à loisir les chevaux destinés à remorquer la barque pressèrent en même temps le pas et vinrent, eux aussi, regarder au même endroit. Je ne sais quel serrement de cœur me prit à l’instant même, et, comme poussée par un pressentiment irrésistible, je m’acheminai vers ce groupe d’hommes sans songer le moins du monde aux inconvéniens possibles d’une pareille témérité... J’arrivai au moment où ils soulevaient le long des flancs de la barque une masse inerte, une forme humaine ruisse-