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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/287

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III.

Au sud du Greidstreeck de la Frise s’étend la région des prairies tourbeuses jusqu’au Zwarte-Water, large rivière qui doit son nom aux eaux noirâtres des tourbières de Koevorden que le Dedemsvaart déverse dans le Vecht. C’est \k qu’on peut vraiment se faire une idée juste d’une contrée aquatique. De grands lacs, le Fleussen-Meer, le Sloter-Meer, le Tjenke-Meer, le Boolakkerwyde, et un nombre infini de fossés et d’étangs, l’entrecoupent de toutes parts. La terre, partout au ras de l’eau et partout aussi imbibée d’eau, est parfaitement horizontale; on dirait une mer figée. Rien n’arrête la vue. On n’aperçoit, à la distance de trois ou quatre lieues, que la flèche aiguë d’une église dont le toit disparaît sous l’horizon qui s’abaisse. A l’arrière-saison, d’innombrables troupeaux viennent animer ces prairies; mais, jusqu’au mois de juillet, les seuls êtres vivans qu’on voie dans ces verdoyantes solitudes sont les oiseaux de la mer et des marais : la mouette, qui passe sur ses longues ailes blanches immobiles; le courlis ou le vanneau, qui plane, s’abat, plonge, reparaît et s’envole avec le produit de sa pêche en jetant un cri de joie; les grands échassiers, le héron et la cigogne, endormis sur une patte, et les canards, qui parcourent en paix leur humide royaume. Il faut venir ici pour connaître toutes les nuances du vert : un peintre y épuiserait toute la gamme de sa palette. Au bord de l’eau, c’est le vert gris des roseaux et le vert glauque des joncs; plus loin, le vert rougeâtre des herbes en fleur et en graines, le vert jaune des prés nouvellement fauchés, le vert tendre des herbes qui repoussent, le vert bleuâtre des plantes aquatiques; enfin, autour des villages, le vert noir des ormes à largos feuilles qui projettent sur les maisons une ombre profonde. Partout où vous marchez, le sol cède et tremble sous vos pas. En beaucoup d’endroits, il n’a pas assez de consistance pour porter le poids d’un chariot, et le bateau est le seul moyen de communication des rares habitans perdus dans ce désert de verdure noyée. Souvent on est indécis : ce que l’on voit, est-ce de l’eau ou de la terre? C’est à la fois l’un et l’autre. Tantôt c’est de l’eau qui se transforme en terrain solide, tantôt de la terre tourbeuse tellement délayée qu’il ne reste plus qu’une boue noirâtre qu’emporte le moindre clapotement de la vague des lacs.

Ces régions amphibies présentent un mode d’exploitation vraiment extraordinaire, et qui montre bien comment une population intelligente parvient à rendre productif même un marais inhabitable. Dans les eaux d’une profondeur de I à 2 mètres se développent ici avec une incroyable vigueur toutes les plantes de la flore