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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/262

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REVUE DES DEUX MONDES.

Car c’est peut-être la plus belle rivière du monde que la Creuse au mois d’avril en cet endroit-là. Elle dessine de grandes courbes immobiles et transparentes dans de hautes coupures taillées en amphithéâtre et tapissées de l’éternelle verdure des buis. De loin en loin, elle rencontre des blocs et des gradins de rochers noirs et tranchans, où elle mugit et se précipite. Là où j’étais, elle ne disait mot, et sa grande clameur perdue ne m’empêchait pas d’entendre le babil de la petite source.

De beaux chênes occupés à développer et à déplier lentement au soleil leurs jeunes feuilles encore gommeuses et encore plus roses que vertes donnaient déjà un clair ombrage. Les gazons étaient littéralement semés de pâquerettes, de violettes blanches et bleues, de scilles, de saxifrages et de jacinthes. Dans le lit du ruisseau, la cardamine des prés attirait les charmans papillons aurore qui portent son nom. Partout, sur les âpres rochers granitiques, le lierre dessinait de mystérieuses arabesques, et les grands cerisiers sauvages tout en fleur semaient de leur neige légère les petits méandres de l’eau courante.

Mais au fait que disait-il ce ruisseau jaseur, si gai, si pressé, si sémillant dans son fit de mousse et de cresson ? Il se souciait fort peu d’être écouté, lui, et il n’était point au pouvoir de sa nymphe jalouse de le faire taire un seul instant, eût-on récité à côté de lui les plus beaux discours. Il avait bien d’autres affaires ! -il tombait, tombait ; il courait, courait, mais surtout, et il me sembla que c’était là son affaire de prédilection, il parlait, parlait ; il ne déparlait pas.

« Bah ! me dit Lothario, qui était venu me rejoindre et qui me surprit aux écoutes, il résonne, il gazouille, il murmure, comme disent les romances ; mais il ne parle pas, va ! Tu peux donner carrière à ton imagination ; mais moi, je te jure qu’il ne dit rien du tout. »

Je n’osai point confier à Lothario l’apparition de la nymphe ; je craignais qu’il ne se moquât de moi. Il voyageait en naturaliste, et l’étude des choses réelles était aussi le but de ma promenade ; mais il ne dépendait pas de moi de n’être pas visité et interpellé de temps en temps par les esprits fantastiques qui ne lâchent guère un pauvre diable de poète.

« Je te jure aussi, moi, lui dis-je, que ce ruisseau ne chante pas au hasard. Nous sommes des sourds qui voulons faire les esprits forts, et nous parlons des voix de la nature comme les aveugles des couleurs. Si nous avions un peu d’intelligence et beaucoup de patience, nous finirions par comprendre ce que dit ce filet d’eau.

— Attends ! reprit Lothario ; veux-tu que je lui fasse dire tout