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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/261

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CE QUE DIT
LE RUISSEAU

J’étais fatigué quand je m’arrêtai au bord du ruisseau babillard.

La nymphe, qui est de ma connaissance, vu que je la rencontre souvent dans la forêt et dans la montagne, vint à moi toute courroucée.

« Que fais-tu si près de ma source, et d’où te vient cette hardiesse d’écouter des choses qui ne sont pas dites pour toi ?

— Je ne connais pas la langue des ruisseaux, ma belle amie ; je ne répéterai donc pas…

— Je ne m’y fie point. Vous autres rêveurs, vous êtes d’une insupportable curiosité. Vous vous piquez de deviner nos secrets, et vous les traduisez à tort et à travers. Va-t’en, tu n’as que faire dans mon jardin et dans ma prairie.

— Souffre-moi ici un instant, je suis las, et ton ravin sauvage est plus beau que toutes les œuvres de l’homme.

— Prends garde, dit-elle encore, vos fadeurs poétiques ne me touchent guère, et je t’avertis que si tu t’obstines, tu pourras bien t’en repentir. »

La grondeuse vision disparut, et moi, ne la jugeant point méchante, je restai sur ses terres sans souci ni bravade.

Il faut vous dire qu’il eût été difficile de rencontrer un plus joli ruisselet. Mince comme un fuseau et clair comme un diamant, il apparaissait tout à coup, sortant des buissons, dans une superbe touffe de primevères, et, se laissant tomber tout droit de roche en roche, il se cachait sous une pierre moussue, doucement inclinée, d’où il sortait en bouillonnant, et s’en allait vite frissonner sur un lit de sable fin qui le portait sans bruit dans la belle rivière.