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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/236

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plus âgée, la mère peut-être, était d’humble naissance, à en juger par l’ampleur de ses oreilles; elle ne portait au doigt qu’un anneau de fer; sa jambe gauche, levée et ployée, montre qu’elle aussi a lutté, souffert, moins pourtant que la noble dame : les pauvres perdent moins à mourir. Tout près d’elle est couchée la jeune fille, comme si elles dormaient toutes deux sur un même lit, l’une à la tête et l’autre aux pieds; leurs jambes se croisent. Cette jeune fille, presque une enfant, produit une étrange impression. On voit très exactement le tissu, les mailles de ses vêtemens, les manches qui descendaient jusqu’au poignet, quelques déchirures çà et là qui laissaient la chair nue et la broderie des petits souliers dans lesquels elle marchait; on voit surtout sa dernière heure comme si on était là, sous la colère du Vésuve. Elle avait relevé sa robe sur sa tête comme la fille de Diomède, parce qu’elle avait peur. Elle était tombée en courant, la face contre terre, et, ne pouvant se relever, elle avait appuyé sur un de ses bras sa tête frêle et jeune. L’une de ses mains est entr’ouverte comme si elle y avait tenu quelque chose, peut-être le voile qui la couvrait. On voit les os de ses doigts percer le plâtre. Le crâne est luisant et poli, les jambes sont relevées en arrière et posées l’une sur l’autre; Elle n’a pas souffert longtemps, la pauvre fille; mais c’est elle qui fait le plus de peine à voir: elle n’avait pas quinze ans.

Le quatrième corps est celui d’un homme, une sorte de colosse. Il s’était couché sur son dos pour mourir bravement, étendant ses bras et ses jambes, qui n’ont pas remué. Ses vêtemens sont très nettement marqués, les braies visibles et collantes, les sandales lacées aux pieds et l’une d’elles percée par l’orteil, les clous des semelles apparens, le ventre nu et gonflé comme celui des autres cops, peut-être sous l’influence de l’eau dont fut pétrie la cendre. Il porte à l’os d’un doigt un anneau de fer; sa bouche est ouverte; il lui manque quelques dents; son nez et ses joues se dessinent vigoureusement; : les yeux et les cheveux ont disparu, mais la moustache persiste. Il y a quelque chose de martial et de résolu dans ce beau cadavre. Après les femmes, qui ne voulaient pas mourir, on voit l’homme intrépide au milieu des ruines qui l’écrasent : impavidum ferient ruinœ...

il faut s’arrêter ici, car cette ville retrouvée de Pompéi, que les travaux poursuivis avec tant d’ardeur depuis deux ans nous ont permis d’observer sous tous ses aspects, ne peut rien nous offrir qui approche de ce drame encore palpitant. C’est la mort violente avec ses tortures suprêmes, la mort qui souffre et se débat, prise sur le fait après dix-huit siècles.


MARC-MONNIER.