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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/152

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d’un extérieur pitoyable, nous entourèrent, implorant notre charité. En général, il y a peu de misère au Japon : la vie matérielle coûte si peu, que les mendians mêmes ne sont pas dans une position précisément affligeante ; de plus les Japonais, sans avoir, à ce qu’il me semble, l’âme très compatissante, n’en font pas mois de fréquentes aumônes. Rarement on rencontre des mendians dans les rues ou sur les grandes routes ; presque toujours on les voit se tenir aux abords des temples. Ils attirent l’attention en poussant des cris plaintifs, en récitant certaines formules de prière, ou en frappant avec un marteau de bois un vase creux en bois verni qui est placé devant eux. Ils appartiennent à une caste particulière, regardée en quelque sorte comme impure. La saleté et les difformités les rendent souvent si hideux, qu’ils inspirent encore plus de dégoût que de pitié. On remarque parmi eux beaucoup de lépreux, d’aveugles ; un grand nombre de ces malheureux est atteint de la hideuse éléphantiasis.

Avant d’arriver au petit fleuve de Lokoungo que j’ai déjà nommé, il faut traverser une porte en bois gardée par un poste de police. On y examina nos passeports, puis nous entrâmes avec nos chevaux dans le bac, qui nous mena de l’autre côté du fleuve, sur le territoire de Yédo. Les approches des grandes capitales ont, dans tous les pays du monde, un caractère particulier : les routes s’animent d’une population qui a un air plus vif et plus intelligent ; les maisons, plus vastes et plus riches, sont ornées avec plus de goût et de luxe ; les animaux mêmes semblent embellis par le voisinage d’un grand centre de civilisation. Telle est aussi la physionomie des environs de Yédo. La route qui part de Kavasacki, et qui mesure environ 12 kilomètres de long, est entretenue avec plus de soin encore que celle de Kanagava. De jolies habitations, reliées entre elles par de grands jardins, forment une ligne à peine interrompue par des villages et des bourgades. A Omori, nous nous arrêtâmes, selon l’habitude des Europées, dans le principal tscha-ja de l’endroit. Cette maison de thé est charmante ; deux jeunes filles modestes et bien élevées y servent des rafraîchissemens aux voyageurs ; elles m’avaient vu en 1860 dans la société du pauvre Hensken, qui leur faisait de fréquentes visites, et elles ne parlèrent de sa mort en témoignant de vifs regrets.

Dans les environs d’Omori, nous rencontrâmes le cortège d’un daïmio (prince féodal. A cette vue, nos gardes japonais parurent très inquiets, et voulurent nous faire entrer dans un chemin de traverse, afin d’y attendre que le cortège fût passé ; mais, comme la route était fort large et que nous pouvions continuer d’y marcher sans gêner personne, nous nous refusâmes à prendre cette précau-

  1. On sait que M. Lenox Richardson fut massacré à l’occasion de sa rencontre avec le cortège d’un daïmio ; mais il ne faut pas oublier que cette rencontre eut lieu dans un chemin étroit et encaissé, et que M. Richardson et ses compagnons, involontairement sans doute, jetèrent plus ou moins de trouble dans l’ordonnance du cortège.