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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/145

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vasacki, grand village situé au milieu de la route entre Yokohama et Yédo, j’avais rencontré le secrétaire de la légation américaine, M. Hensken, le meilleur cicerone et le plus aimable compagnon de voyage que l’on pût désirer. Après avoir congédié son betto et le mien, M. Hensken m’avait fait abandonner la grande route et m’avait conduit à Yédo pour des sentiers bien entretenus qui serpentaient à travers la campagne. Tout y respirait le bien-être et la paix : les nombreux villages, les vastes plaines couvertes de riches cultures, les travailleurs répandus dans les champs. Parfois nous gravissions de petites collines à pente douce, et du haut desquelles on découvrait un panorama enchanteur. A l’horizon s’étendait à perte de vue la mer bleue comme le ciel et sillonnée par d’innombrables barques de pêcheurs, dont on voyait glisser rapidement sur les flots les grandes voiles carrées. A nos pieds, de vertes rizières descendaient jusqu’au rivage, et formaient comme un magnifique jardin. Des bouquets d’arbres centenaires abritaient de vieux temples à la toiture énorme, à l’architecture fantastique, et de petites fermes dont les blanches murailles en papier et en bois brillaient gaiement à travers la verdure. Une brise tiède nous apportait les exhalaisons des fleurs, un calme pénétrant régnait autour de nous ; tout invitait au repos. Jamais je n’avais si bien senti le bonheur de l’homme qui vit au sein de la nature. Nous arrivâmes le soir même à Yédo sans que personne nous eût demandé d’où nous venions et où nous allions.

Tout était bien changé en 1862. M. Heusken, regretté de tous ceux qui l’avaient connu, était mort assassiné; plusieurs étrangers avaient eu le même sort. Les représentans des puissances occidentales justement alarmés pour la sûreté de leurs nationaux, avaient adopté un ensemble de mesures qui faisaient ressembler une promenade à Yédo à une reconnaissance militaire en pays ennemi. Cependant, désireux de compléter les études que j’avais entreprises lors de mon premier séjour à Yédo, je m’empressai d’accepter la proposition du général Pryne, ministre des Etats-Unis, qui m’invitait à passer quelques jours dans sa résidence de Dsen-fou-dsi, où il exerçait une si large hospitalité. Un de mes amis, M. P…si, de Sang-haï, ayant manifesté le désir de m’accompagner dans la capitale, je dus à l’amabilité de M. de Wit, consul-général de Hollande, l’autorisation spéciale dont il avait besoin, et nous quittâmes Yokohama le 5 août 1862 pour prendre la route de Yédo. Afin d’éviter les fortes chaleurs de la journée, nous partîmes de grand matin, et, pour abréger la distance que nous devions parcourir à cheval, nous nous rendîmes en bateau à Kanagava, situé à 4 kilomètres de Yokohama. A Miono-kachi, lieu du débarquement,