Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/137

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas l’art qu’il sert, c’est une opinion, ou un parti, ou simplement la cause du bon sens : ses obligations à l’égard du beau sont donc petites ou nulles. Il n’en est pas de même du peintre qui, en tant que peintre, sollicite nos suffrages et compte même sur notre admiration. Plus il aura soigné sa caricature, plus il l’aura caressée de son meilleur pinceau et éclairée des tons les plus vifs, plus l’impression du laid nous restera dans la mémoire, à moins que cette laideur ne soit placée là qu’afin de repousser et de faire valoir quelque autre figure vraiment belle; mais dans ce cas l’artiste aura employé le gros rire et le risible sans s’y asservir, et sera resté dans les conditions naturelles de son art.

Même en supposant que le peintre pût mettre sur la figure humaine, sans la faire grimacer, tout ce que le rire a de visible, il demeurerait néanmoins impuissant à rendre cette espèce de trille dont la voix du rieur frappe nos oreilles. Il semble tout d’abord que la musique ait le pouvoir d’aller jusque-là ; pourtant il n’en est rien. Aucun art n’imite servilement la nature, et la musique moins qu’aucun autre. Qu’on veuille bien y songer : jamais la musique ne se sert de la voix humaine sans la modifier : le chant n’est pas notre voix naturelle, c’est notre voix agrandie et réglée, rendue plus puissante et plus ordonnée, c’est-à-dire (que le mot plaise ou non) idéalisée; Bien que nous l’ayons honoré tout à l’heure du nom de trille, le rire vocal n’est pas ni musical le moins du monde. Pour l’introduire dans une phrase musicale, il faudrait l’adoucir, le moduler, le discipliner: dès lors ce ne serait plus le rire, dont la spontanéité irrégulière est un des caractères saillans: ce serait un pauvre rire bien joli, mais bien abâtardi, qui se confondrait avec une de ces cadences quelconques dont les compositeurs ne sont que trop prodigués. Quant au risible, on ne comprend pas du tout comment un musicien, fût-ce Mozart ou Rossini, parviendrait à l’exprimer. Le risible, on s’en souvient, est un objet irrégulier, incorrect, imprévu, bizarre, qui nous excite à affirmer vivement la régularité, la raison, l’ordre naturel ou simplement habituel qu’il semble nier. Au fond, le risible est une négation qui provoque de notre part une affirmation. Telle étant la chose risible, elle échappe absolument aux forces expressives de la musique. Celle-ci ne peut exprimer qu’un nombre limité de sentimens primitifs et vagues, et en les exprimant elle les provoque dans notre âme. Mais rien n’est plus déterminé en soi-même, rien n’est plus précis que l’objet risible et que l’acte intellectuel qu’il nous entraîne à accomplir. Tout ce que la musique peut interpréter de l’objet risible, c’est la vertu qu’il a de nous agiter agréablement. Lors donc qu’elle veut exprimer quelque chose du risible, elle se fait aimable, joyeuse, sémillante, j’ai presque dit souriante, je n’ai pas dit riante; mais une musique ri-