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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/136

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âmes dans un seul et même sentiment. Ceux qui ont contemplé ne fût-ce qu’une fois, le sourire fascinateur de la Mona Lisa sont ensuite comme hantés par le fantôme de cette charmeresse. Dans la Sainte Famille du même Léonard de Vinci, le sourire va de saint Anne à la Vierge, de la Vierge à l’enfant Jésus, et, quoique trop humain peut-être, il communique à ces visages une singulière expression de mutuelle tendresse. L’authenticité de ce tableau a été contestée par plusieurs critiques; mais à qui persuadera-t-on que le sourire léger et suave de ces saintes femmes ait été saisi et fixé par une autre main que par celle de l’auteur de la Mona Lisa ? Quant aux vierges de Raphaël, elles n’ont pas ces lèvres épanouies, sérieuses, graves, tristes même parfois, elles laissent le sourire à l’enfant Jésus ou au petit saint Jean. Dans le tableau appelé la Perle, dans la Sainte Famille du Louvre, dans la composition nommée la Vierge au voile ou le Sommeil de Jésus, les bouches enfantines s’entr’ouvrent, fraîches comme des fleurs; mais le rire éclatant, le rire à gorge déployée, ce n’est pas dans cet ordre de chefs-d’œuvre qu’il faut aller le chercher. Ce gros rire, en effet, suppose ou une gaîté exubérante et un peu triviale, ou la présence dans le tableau même de quelque objet risible qui l’explique et le justifie; or la gaîté surexcitée et le risible font aussitôt déchoir la dignité de l’art. Les kermesses de l’école hollandaise avec leurs danses, leurs festins, et tout ce qui s’ensuit, appartiennent à l’art plutôt par le talent du peintre et par l’expression puissante d’une vitalité vigoureuse dans les personnages, que par l’éclat pur de la beauté. Nous concevons qu’on les aime et même qu’on les admire : cependant si le choix du sujet, si l’élévation de la pensée et la noblesse de l’inspiration, ne sont pas de vains mots, il n’est que juste de ne pas accorder à Téniers la même admiration qu’à Michel-Ange. Aussi les peintres ne s’y méprennent-ils pas. Lorsqu’ils ambitionnent le succès difficile et durable, sans rester invariablement et éternellement sérieux, ils s’arrêtent au sourire. Ce n’est certes pas qu’il faille porter la pruderie à l’excès, ni interdire absolument le risible et le comique à la peinture ; mais la critique ne saurait être trop sévère à l’égard de ce que nous nommerons la caricature peinte. C’est ici une question de tact et de mesure. La mesure est indiquée par la nature même de l’art de peindre, qui est un art plastique, et qui, à ce titre, n’est pas reçu à se passer de la beauté ou à ne la considérer que comme un accessoire. La caricature a sa province, qu’elle y reste ; elle a le crayon, qu’elle s’y tienne. Un croquis léger qui s’ébauche en quelques traits spirituels, qui ne sollicite qu’une attention passagère, qui n’a d’autre but que de signaler et de livrer à la moquerie le ridicule de l’heure présente, peut user de la laideur et même en abuser : c’est son arme et sa force. Le caricaturiste peut être un grand artiste ; mais ce n’est