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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/130

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finit pas par conduire l’esprit à quelque idée substantielle et vraie n’est, d’après Hegel, que le langage indéchiffrable d’une fantaisie sans frein. Plus l’humour est fantasque, plus l’imagination qui lui obéit est capricieuse, plus aussi les particularités qu’il accumule doivent s’éclairer du rayon lumineux de la raison générale. Ce qui résulte de ces brèves considérations de Hegel, c’est que l’humour dans l’art est principalement le libre jeu d’une imagination individuelle qui n’écoute qu’elle-même, se moque des autres et d’elle-même à l’occasion, et, sauf quelques vérités communes qui l’aident à se faire comprendre, n’exprime guère que ses conceptions.

Il est évident que celui qui pousse l’audace ou l’indépendance de l’esprit jusqu’à écrire à peu près tout ce que lui suggère sa fantaisie et sur lui-même et sur autrui n’estime guère l’humanité, ou plutôt la méprise. Jean-Paul considère donc le mépris universel comme un élément de l’humour et l’Hamlet de Shakspeare comme le type de ces fous mélancoliques dont se servent les poètes humoristiques « pour précipiter l’humanité du haut de la roche Tarpéienne. » Ainsi la mélancolie, cette humeur noire, cette humeur dénigrante, cette mauvaise humeur contre soi-même et contre les autres, est l’aigre levain qui fermente au fond de l’humour et qui lui a donné son nom; mais ce que l’humour ajoute à la mélancolie, c’est la plaisanterie. « En somme, dit M. Dumont, l’humour, dans son sens le plus strict, est une cause de plaisanterie. C’est la mélancolie d’une âme supérieure à qui il arrive de plaisanter, » et, dirons-nous, de plaisanter sur ce qui l’attriste. Le trait humoristique lancé par une grande intelligence désenchantée nous fait sourire; mais ce sourire n’est pas sans quelque tristesse, et une certaine amertume en est comme la marque d’origine. Il n’est pas nécessaire cependant que l’intelligence soit grande pour exciter ce rire amer : c’est assez que la plaisanterie porte sur quelque misère profonde de notre nature. On connaît cette locution d’atelier : manger l’herbe par les racines. Ce jeu d’esprit sur la mort fait toujours rire; mais aussitôt qu’on a ri, on se sent le cœur oppressé par cette farce lugubre. Nul autre langage ne nous a mieux fait entrevoir la nature de l’humour, si ce n’est pourtant la terrible plaisanterie d’Hamlet dans le cimetière.

Tels sont les caractères généralement attribués à l’humour triste qui seul peut-être mérite le nom d’humour. Que cette verve bizarre, capricieuse, méprisante, sombre, faisant courir le sourire sur les lèvres, puis sur tout le corps je ne sais quel frisson, ait été le privilège de certains hommes de génie, il n’y a pas moyen de le nier; pourquoi donc n’a-t-on pas su la distinguer jusqu’ici ni de l’ironie ni de la puissance comique? Serait-ce parce que l’humour est une espèce d’ironie? Sans doute; mais cette espèce d’ironie a, selon la remarque de Jean-Paul, une portée plus grande que toute autre :