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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/116

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clair, est encore assez ferme et assez raisonnable dans ses observations sur le risible, « Tout contraste, dit-il, entre le fond et la forme, le but et les moyens, peut être risible. C’est une contradiction par laquelle l’action se détruit elle-même, et le but s’anéantit en se réalisant [1]. » El plus loin : « Le rire n’est (dans certains cas) qu’une manifestation de la sagesse satisfaite, un signe qui annonce que nous sommes si sages que nous comprenons le contraste et nous en rendons compte. » Nous ne discuterons pas ces brèves réflexions : il suffit, de noter, que, si les élémens du rire y sont renfermés, ils y sont tantôt faussés, tantôt obscurcis; mais que dire de cette définition de Wischer, un des disciples de Hegel : «Le risible, c’est l’idée sortie de sa sphère et confinée dans les limites de la réalité, de telle sorte que la réalité paraisse supérieure à l’idée? » La fantaisie philosophique et la métaphysique en gaîté atteignent les dernières limites dans ce passage de Zeising cité et traduit par M. Léon Dumont : «Lorsque le dieu suprême vient au rien, il se produit un monde, et quand son image, l’homme, rencontre le rien, il se produit un rire. L’univers est le rire de Dieu, et le rire est l’univers de celui qui rit. Celui qui rit s’élève jusqu’à Dieu; il devient créateur en petit d’une création gaie, destructeur du rien, contradicteur de la contradiction... C’est alors que l’idée du rien avorte chez lui dans le sentiment du tout, de la liberté illimitée, de la subjectivité qui se sent comme perfection. Dans et avec ce sentiment de la perfection subjective, il s’élance hors du point mathématique, de ce point central de l’objet comique, et ce saut, c’est le rire... » On demandera peut-être de qui ou de quoi M. Zeising se moque dans ce passage, si c’est du lecteur, de la science ou de lui-même. Nous sommes convaincu que l’auteur des Recherches esthétiques ne se moque de rien ni de personne, et qu’il a cru sincèrement être aussi sérieux que profond. Il a suivi, vraisemblablement sans malice, l’habitude que Hegel a signalée et blâmée dans les poètes et artistes de son pays lorsqu’il a dit : « Nous autres Allemands, à l’inverse des Français, nous nous attachons trop exclusivement au fond dans les œuvres d’art; satisfait de la profondeur de son idée, l’artiste s’inquiète peu du public qui doit se pourvoir lui-même, se mettre l’esprit à la torture et se tirer d’affaire comme il lui plaît et comme il peut. » Ce blâme, les artistes allemands ne l’ont pas seuls encouru, et nous doutons qu’à cet égard Hegel lui-même fut en pleine sûreté de conscience.

La théorie du risible de Jean-Paul Richter, au contraire, nous semble très intelligible, en même temps qu’elle est la plus importante et la plus complète de toutes celles que nous connaissons. Elle

  1. Esthétique de Hegel, traduct. de M. Ch. Bénard, t. V, p. 157-158.