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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/113

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I.

Comme toutes les questions philosophiques, celle du rire a son histoire à la fois générale et particulière, théorique et anecdotique, qu’il serait injuste de dédaigner. Cette histoire prouve une fois de plus que s’il est rare que l’esprit humain saisisse dans chaque sujet la vérité tout entière, il est rare aussi qu’il la manque entièrement. Aussi les définitions du risible qui ont été successivement présentées depuis Aristote jusqu’à nos jours sont-elles plutôt incomplètes que fausses ou absurdes. Il est même permis d’affirmer qu’il n’en est pas une qui ne contienne un élément de vérité digne d’être recueilli. Celles qui nous sont venues de l’antiquité ont un commun défaut : elles reposent sur une analyse qui tient compte de l’objet risible en lui-même, mais ne s’efforce pas assez de démêler et de décrire les effets produits par l’objet risible sur les diverses facultés de celui qui rit. Cependant l’un des caractères du risible, son caractère le plus général peut-être, y est signalé. On fit au cinquième chapitre de la Poétique d’Aristote les lignes que voici : «.... Le ridicule suppose toujours un certain défaut et une difformité qui n’a rien de douloureux pour celui qui la subit, ni rien de menaçant pour sa vie. C’est ainsi qu’un masque provoque le rire dès qu’on le voit, parce qu’il est laid et défiguré, sans que d’ailleurs ce soit par suite d’une souffrance [1]. » En citant ce passage et en l’examinant, on doit avoir soin de remarquer qu’Aristote ne s’y est pas proposé de donner une définition, encore moins une théorie du risible : il a voulu seulement constater que le ridicule est l’élément essentiel de la comédie, et que le ridicule est toujours en lui-même une sorte de défectuosité, d’irrégularité, d’incorrection, qui reste en deçà de certaines limites. Et cette observation est si exacte, quoique incomplète, qu’elle s’est reproduite constamment dans la plupart des théories ultérieures et qu’on est forcé de la déclarer juste, au moins en ce qu’elle affirme. Cicéron et Quintilien l’ont faussée, le premier en appuyant trop fortement sur les mots laideur et difformité, le second en mêlant au sentiment du risible une idée de blâme qui n’y est pas associée dans la réalité. Ceux-là la fausseraient bien plus gravement encore qui n’entendraient par le mot défaut ou défectuosité qu’un désordre moral, léger il est vrai. Toutefois, en relisant tel de ces auteurs que M. L. Dumont désigne comme n’ayant vu dans le beau que la forme du bien, le jeune esthéticien reconnaîtra que ce même auteur a profondément distingué du beau moral plusieurs autres espèces de beautés, par exemple la beauté physique, la beauté

  1. Voyez la traduction de M. J. Barthélémy Saint- Hilaire.