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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/11

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entouré d’une vingtaine de romans lus et relus à satiété, fumant une pipe éternelle qui dépose de tous côtés, par petits tas, ses cendres grisâtres, un être constamment oisif (que je n’ose véritablement appeler un homme) continue sans plaisir et sans utilité une existence honteusement inerte, fardeau pour lui, fardeau pour les autres. Nulle excuse à sa paresse. Les souffrances nerveuses dont il se plaint sont une vraie dérision, les prétextes dont il colore son oisiveté autant de mensonges; les distractions vulgaires qu’il va parfois chercher mystérieusement au dehors, et dont le secret m’est révélé de mois en mois par les notes qu’on m’apporte, ont pour complices mes propres domestiques, aveuglés par les manières affables de cet hôte terrible, et qui ne se rendent pas compte du discrédit auquel ils m’exposent... N’est-ce pas là un tableau consolant, une image agréable à traîner après soi? — Et n’est-on pas heureux d’avoir un frère pareil?

Quand je pense que Fred était l’idole de nos parens, que ses talens faisaient leur orgueil, qu’ils se berçaient pour son avenir des chimères les plus brillantes, — et que toutes ces illusions ont abouti en définitive à un avortement complet, qu’il a vainement tenté fortune d’abord en Angleterre, puis en Australie, et que, revenu depuis cinq mois, il est probablement à ma charge pour le reste de ses jours, — je ne saurais me défendre d’une secrète irritation. A quoi bon cependant? la fatalité ne se discute pas : on plie les épaules, et voilà tout!...

C’est ce que j’ai fait hier en rentrant après cette journée d’angoisses et d’amertume. La vue de Fred qui s’en revenait furtivement au logis, rapportant du cabinet de lecture deux ou trois romans nouveaux, m’a d’abord agacé les nerfs. Les récriminations étranges par lesquelles il a répondu aux reproches muets de ma physionomie ont provoqué de ma part une explosion de colère. Le tort qu’il a fait à notre famille, le tort qu’il m’a fait à moi-même, en me forçant par ses exigences pécuniaires à quitter la ville où il m’avait cédé sa clientèle, tout cela me revenait à l’esprit, et je l’ai fort malmené; mais de mon grand fauteuil où il se carrait avec une aisance in- croyable, il m’a répondu avec un sang-froid si dédaigneux, une impassibilité si complète qu’il a fini par me désarmer. « Croyez-vous donc, Ned, me disait-il, que je n’apprécie pas vos procédés à leur juste valeur?... Au lieu de m’associer à vos travaux, au lieu de me produire dans le monde, vous avez l’air de rougir de moi, vous me calfeutrez dans un grenier qui deviendrait bientôt une prison, si je vous laissais faire... Allons donc! sont-ce là les idées d’un gentleman? Vous croyez-vous quitte envers votre frère, momentanément aux prises avec la fortune, en lui fournissant l’eau et le pain ?...