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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/1009

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dans le caractère ; il n’avait dans l’humeur rien de cassant, nulle vanité impérieuse, nulle prépotence ; il n’était pas homme à changer en joug pour ses collègues l’ascendant qu’eussent pu lui donner sa position et l’utile éclat de son service oratoire. Associé dès l’origine au gouvernement actuel, il en possédait de première source les traditions ; n’étant point en politique un créateur, un inventeur, il n’était pas exposé à tomber dans les entêtemens et les susceptibilités orgueilleuses de l’esprit de système ; toujours maître de sa parole, la mesurant à son gré, il ne donnait point à craindre les indiscrétions, les saillies, les emportemens, en un mot tous les périls inséparables de l’imagination, de l’irritabilité ou de la passion chez les orateurs politiques. Une grande ductilité d’opinion, une commode facilité de caractère, une parfaite dextérité de langage, faisaient de lui l’homme unique et par excellence de la situation nouvelle.

L’instinct général a promptement démêlé les qualités qui rendaient M. Billault si précieux au gouvernement dans les circonstances actuelles, il a compris sur-le-champ combien la réunion de ces qualités est difficile à rencontrer en un autre homme, combien M. Billault sera difficile à remplacer. Il y a dans cette mort un pressant avertissement dont il nous semble impossible que le gouvernement ne sente pas la gravité. Quand on songe au mouvement que la mort de M. Billault doit déterminer dans le personnel gouvernemental, on est frappé de la pénurie d’hommes où nous a laissés une trop longue interruption de la vie publique, telle qu’elle est réclamée, par les conditions de la France moderne. Il faut désormais au ministère d’état un orateur, car nous ne supposons pas qu’on revienne sur l’arrangement du 23 juin, et que l’on consente à faire le pénible aveu que l’existence d’une institution est subordonnée à la vie d’un homme, et que l’on est obligé, faute d’hommes, à renoncer a une combinaison constitutionnelle exigée par l’état du pays. Le cercle des candidats est prodigieusement restreint. En cherchant un successeur à M. Billault, l’opinion publique ne pressent avec faveur que M. Rouher ; mais alors qui remplacera M. Rouher au conseil d’état ? Là encore il faut un orateur et un orateur politique. Devra-t-on arracher M. Baroche au repos du ministère de la justice ? C’est un souci sérieux pour les esprits réfléchis, c’est aussi, qu’on en soit convaincu, une cause d’inquiétude vague pour l’opinion que cet état de disette où nous sommes tombés en fait d’hommes. « Il ne suffit pas, disait le premier Napoléon, que les hommes capables de gouverner un pays existent et se connaissent eux-mêmes ; il faut encore qu’ils soient connus. » Où sont-ils, les hommes connus ? Au prix de quels troubles est-il donné aux hommes de se révéler tout-à coup et d’improviser leur renommée ? Pour les sociétés destinées à être libres, c’est une condition de sécurité que de se familiariser longtemps d’avance avec les personnages publics appelés à participer tour à tour à la direction des affaires. Et cependant, nous le demandons avec tristesse, est-il possible de discerner aujourd’hui parmi nous ces coureurs du grand poète destinés à se passer de main en main le