Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/97

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Cette division rendit plus difficile encore notre attitude vis-à-vis du gouvernement japonais. MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt accusaient-ils le taïkoun, M. Harris semblait se faire un devoir de le défendre. Cet état de choses eut ses conséquences naturelles : les Japonais ne tardèrent pas à regarder M. Alcock comme leur adversaire le plus acharné, et M. Harris comme un défenseur et un ami. Tandis que le ministre anglais, malgré ses éminentes qualités, malgré les nombreuses preuves qu’il donnait de son impartialité dans le règlement des différends survenus entre les Anglais et les indigènes, voyait de jour en jour s’accroître contre lui l’animadversion générale, son collègue d’Amérique gagnait la popularité, en même temps qu’il faisait de rapides progrès dans la confiance des hauts fonctionnaires.

M. Alcock ne fit rien pour ramener à lui l’opinion. Vivement blessé dans son orgueil national et dans ses sentimens personnels, car il avait eu pour le malheureux Heusken une affection toute particulière, il insista avec une fermeté impérieuse afin que satisfaction fût donnée aux nations occidentales pour les nombreuses-offenses qu’elles venaient de subir. MM. du Chesne de Bellecourt et de Wit appuyèrent ses demandes, et le gouvernement japonais fut obligé de s’y soumettre. On convint donc que les temples de To-dengi, Saï-Kaïgi et Chiogi, sièges des légations anglaise, française et hollandaise, auraient à l’avenir une garde nombreuse de soldats japonais, payés et entretenus par la cour de Yédo, afin de protéger la vie de nos ministres. On convint aussi que le taïkoun inviterait les envoyés étrangers à revenir dans la capitale, leur préparerait une entrée solennelle, et leur ferait rendre le salut royal par les canons des forts.

Nos ministres avaient beaucoup insisté sur cette dernière condition. Ils voulaient ainsi, par une démonstration extérieure, prouver à la population que les puissances européennes étaient assez fortes pour contraindre le gouvernement à les traiter avec respect ; mais l’astuce de la cour de Yédo rendit illusoire cette partie dû programme. La veille du jour où devait avoir lieu l’entrée solennelle, l’exercice du canon commença dans les forts désignés pour rendre le salut à nos ministres ; il continua le lendemain, et pendant vingt-quatre heures on entendit les salves répétées de l’artillerie. Les coups de canon tirés au moment où MM. Alcock et du Chesne de Bellecourt entraient dans Yédo se confondaient, pour les habitans de la capitale, avec les feux d’artillerie qui les avaient précédés, tandis que nos représentans y voyaient un honneur, et en supputaient le nombre pour juger si rien ne manquait à l’exécution de la convention arrêtée. Au prix de quelques livres de poudre, le gouvernement japonais leur avait donné satisfaction sans se compromettre