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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/919

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chaque jour une force nouvelle. » Et toute cette nature au milieu de laquelle il se désespère dans sa stérilité semble lui dire : « Notre loi, c’est la vie ! Et la mort même lui-apporte des élémens nouveaux ! » A ce point de vue, que j’appellerai moral, le paysage est exécuté avec une intelligence dont les peintres nous ont rarement donné l’exemple. Cependant je ne quitterai point M. Français sans lui faire un reproche qui ne manque pas de gravité. C’est Virgile qui l’a inspiré : pourquoi a-t-il corrigé Virgile ? C’est un tort, et le tableau s’en ressent. Je m’étonne que M. Français, qui est un homme de réflexion, n’ait point compris que l’isolement rend la douleur plus profonde et plus âpre. Le poète ne s’y est point trompé : son Orphée est seul, absolument seul, sur un rivage solitaire, et cela devait être, car la peine qui est partagée est déjà amoindrie :

Ipse, cava solans aegrum testudine amorem,
Te, dulcis conjux, te solo in litore secum,
Te veniente die, te decedente, canebat.

Le texte est positif, et si M. Français ne s’en était pas volontairement éloigné, il eût, j’en suis certain, produit une impression plus puissante. Dans cette troupe de jeunes filles qui viennent vers ce tombeau, de forme trop pompeuse, pleurer leur compagne perdue, il y a pour Orphée, sinon une consolation, du moins un adoucissement à son chagrin. L’artiste a été plus loin encore, il a voulu y mettre une espérance, car une des vierges se retourne de loin vers le lamentable Orphée, et semble lui dire : « Pourquoi un tel renoncement ? Ne suis-je pas là ? » Que M. Français me permette de le lui dire, c’est petit, c’est d’une intention spirituelle qui frise le mesquin. Pour être vraiment à plaindre, pour nous émouvoir, ce larmoyeur ne doit plus avoir en lui qu’un souvenir déchirant, autour de lui que la solitude. Si, pour la coloration générale de son tableau et pour arriver à l’harmonie qu’il cherchait, l’artiste avait besoin du ton blanc et vaporeux de ces pleureuses qui s’avancent comme des ombres, il devait le trouver dans quelque effet de la nature, que sais-je ? dans un aspect de brouillard, dans une de ces buées indécises qui souvent le soir rampent sur les herbes humides. A notre avis, M. Français a donc diminué, par l’intempestive adjonction de ces jeunes filles, l’impression qu’il voulait produire, et que Virgile a produite d’un mot. Ne serait-ce que par respect pour eux, il faut traduire littéralement les poètes ; on s’en trouve toujours bien, car ils sont, comme tous les créateurs, des hommes d’inspiration et de réflexion. Les poètes sont bons conseillers, que M. Français ne l’oublie pas, et s’il veut relire dans le quatrième livre des