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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/88

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japonais, c’en a été fait du bonheur et de la paix de l’empire. Périls, craintes et souffrances naissent où ils posent le pied ; tout ce qui a été cher et sacré aux Japonais risque de périr où règne leur désastreuse influence. Dans leurs propres maisons, les Japonais ne sont plus les maîtres. Les étrangers s’y introduisent selon leur bon plaisir, touchent à tout ce qui excite leur indiscrète curiosité, et ne prennent point garde aux ennuis que cause leur présence. Si on les accueille poliment, ils regardent cette manière de les traiter comme une invitation à revenir, et finissent par changer en établissement public la maison d’un paisible citadin. Si on tente de les éconduire, ils se fâchent. En vérité, un Japonais de la plus basse classe a plus de tact et de délicatesse que n’en montre un étranger.

« Dans les établissemens publics, les mauvaises façons des Européens les rendent encore plus désagréables. Leur présence suffit à rendre le séjour d’une maison de thé (lieu de plaisir) insupportable à tout Japonais bien élevé. Il n’y a pas une de ces maisons, soit à Nagasaki, soit à Yokohama, dans laquelle les étrangers ne se soient battus entre eux ou avec les gens du pays. Plusieurs personnes innocentes ont été blessées, quelques-unes tuées au milieu de ces rixes.

« La présence des étrangers n’est pas seulement un défi constant à la dignité des Japonais, elle porte aussi gravement atteinte au bien-être du pays. La paix profonde qui, durant des siècles, a fait le bonheur de l’empire va se rompre. Guerre civile et guerre étrangère deviennent inévitables. Grâce à la politique du régent, le Japon se trouve dans la même situation où s’est, en 1842, trouvée la Chine, situation qui a exposé le Céleste-Empire à tant de désastres. Déjà l’avenir sombre qui se prépare anéantit toute confiance ; les bonnes et faciles relations d’autrefois n’existent plus, les créanciers pressent leurs débiteurs, les capitalistes retirent leurs fonds, le commerce languit, et les rares affaires conclues avec les gens d’Europe lui ont plutôt nui que profité. Ceux-ci ont importé de l’argent qui a servi seulement à augmenter la richesse de marchands déjà riches et à corrompre quelques-uns des fonctionnaires en relations avec eux. ils ont exporté de grandes quantités de soie, de thé, d’étoffes, de meubles, et ont par là rendu deux et trois fois plus chers des articles de première nécessité. Des personnes accoutumées à l’aisance se voient réduites à la gêne, et les Officiers subalternes s’imposent les plus dures privations pour soutenir en public le rang qu’ils occupent.

« Un autre danger pour l’empire, c’est que les relations avec les étrangers n’ont lieu que dans les provinces du taïkoun. Celui-ci accroît ainsi ses revenus de telle façon que sa puissance devient dangereuse pour tous les autres princes ; il réunit des forces militaires en donnant pour raison la nécessité de s’opposer à une attaque de la part des étrangers, mais il est plus probable qu’il se prépare à achever l’œuvre de son ancêtre Hieas : réduire les gok’chis à une impuissance complète après avoir contenu le mikado dans l’inaction. On doit s’attendre à tout de la part du régent, même à le voir mendier l’assistance des étrangers pour subjuguer les meilleurs patriotes. »


Ces plaintes amères de l’aristocratie japonaise retentissaient dans le pays tout entier. Il devint pour ainsi dire de bon goût d’abhorrer