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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/786

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est considérable ou pressante, la colonne se divise en deux sections. Les plus lestes escaladent le tronc de l’arbre qu’il s’agit de dépouiller, grimpent aux branches, courent à la base des feuilles et scient les pétioles de leurs dents acérées. Au bout d’une heure, le feuillage a disparu. On dirait un arbre visité par la foudre. Pendant ce temps, celles qui sont restées sur le sol s’emparent des feuilles à mesure qu’elles tombent et en opèrent le transport. Si le fardeau est trop lourd, cette colonne se subdivise en deux groupes, dont l’un sépare le limbe en plusieurs segmens, tandis que l’autre charrie et emmagasine. Ce sont surtout les jardiniers qui ont à redouter leurs dégâts. Négligent-ils d’entourer leurs plantations d’un fossé rempli d’eau ou la source vient-elle à tarir, adieu fleurs, fruits et légumes : tout cela disparaît en une nuit. Une rigole bien alimentée ne suffit pas toujours pour tenir à distance des maraudeurs aussi avisés et aussi entreprenans. Il faut constamment veiller à ce que le courant n’entraîne pas quelque branche morte qui puisse faire communiquer les deux rives. Un jardinier me racontait qu’un matin il avait trouvé une de ses plates-bandes entièrement dévastée par une visite nocturne de fourmis, bien que son fossé, d’ailleurs très large et très profond, regorgeât d’eau. Curieux de savoir comment l’ennemi avait pu s’introduire dans une place qu’il croyait si bien défendue, il se mit en devoir de surveiller ses démarches et d’examiner la route qu’il suivrait au retour. Les travailleuses ayant fait leur besogne de nuit, bientôt la colonne se forma, se dirigeant vers un arbre qui se trouvait au bord du fossé. Elle escalada le tronc, arriva aux branches extérieures, et passa sur un oranger voisin dont le pied était situé de l’autre côté du fossé. Le pauvre jardinier ne s’était pas aperçu que les branches des deux arbres se touchaient et formaient un pont aérien. Quelques semaines auparavant, il avait été obligé de creuser à nouveau sa rigole et de lui donner deux fois plus de profondeur, afin de couper les galeries souterraines que ses infatigables ennemies avaient percées sous l’eau.

Dans les maisons, les choses se passent d’une manière bien différente. Ordinairement on ne fait aucune attention à ces voisins incommodes, qui courent dans les chambres, sur les tables et jusque dans les assiettes. Si une tribu trop nombreuse vient à percer une boiserie et à faire irruption dans un appartement, on se contente de lui administrer une aspersion d’eau bouillante. La colonne rentre alors à la hâte, afin de prendre conseil sur un événement si inattendu, de nommer des chefs de file plus avisés, et de choisir une route moins dangereuse ; mais si les pluies du dehors empêchent les fourmis de sortir par leurs galeries souterraines, ou si leurs constructions ont rempli entièrement le sous-sol, force leur est de chercher des issues par toutes les fissures des portes et des planchers,