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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/782

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s’enfonce dans l’intérieur des terres. La plantation au contraire fait rarement défaut. Dès qu’un inconnu arrive devant l’habitation, un nègre lui indique le rancho pour sa monture, et le conduit ensuite dans le corps de logis où sont disposées les chambres des voyageurs. À l’heure du dîner, il vient s’asseoir à la table du senhor, prend part à la conversation, si elle l’intéresse, et se retire quand bon lui semble. Le lendemain, il part immédiatement après le déjeuner, afin d’arriver à la fazenda voisine avant la nuit. S’il se sent fatigué, il peut rester plusieurs jours de suite. Personne ne songera même à lui demander son nom. C’est l’hospitalité antique dans toute sa simplicité et sa grandeur. Plusieurs fazendas sont renommées pour la magnificence de leur accueil. Entre toutes, on cite celle du baron d’Uba, connue dans toute l’Europe depuis le séjour qu’y fit le voyageur français Auguste de Saint-Hilaire il y a un demi-siècle, et qui n’a pas cessé d’être le Heu de halte privilégié des savans et des artistes qui visitent les provinces de Minas ou de Rio-Janeiro.

Comme il n’est pas de bien en ce monde qui, par son excès même, n’engendre un abus, l’hospitalité de la fazenda a fait naître le mascate. Le mascate n’est autre chose que le colporteur, et c’est de France qu’il vient d’ordinaire au Brésil ; mais il n’a rien de commun avec ces pauvres diables qu’on rencontre encore sur les sommets inaccessibles des Alpes et des Pyrénées portant leur ballot sur les épaules et vendant aux paysannes un mouchoir rouge en échange de quelques livres de chiffon. Le mascate comprend mieux les choses, se donne moins de peine, et prend des billets de banque en échange de ses marchandises. Il part du Havre avec une centaine de pièces d’or dans sa ceinture, débarque chez un compatriote qui lui fait la leçon, achète une mule pour lui et une autre pour sa pacotille, prend un guide à qui il donne un milreis par jour (2 fr. 50 cent.), et va courir les fazendas, offrant des bijoux, des indiennes, des parfumeries, etc., suivant sa spécialité. Ce métier, qui assurait il y a quelques années une fortune rapide, est tombé à la suite des abus monstrueux qui se sont produits. J’ai vu des mascates réaliser 100 contos de réis (250,000 fr.) dans une campagne, et rentrer en France la même année avec 12,000 francs de rente. C’était l’âge d’or de la mascaierie ; mais on en a trop abusé, et le Brésilien a enfin ouvert les yeux. Un de ces colporteurs émérites me faisait un jour ce calcul : une bague montée en brillans coûte à Paris 100 francs prise en fabrique ; l’expéditeur qui l’envoie la porte à 200 ; les frais de commission, d’emballage et de transport la font arriver à 100 milreis (250 fr.) ; la douane, prélevant 80 pour 100, la fait monter à près de 200 milreis ; le magasin qui nous livre la bague y gagne à