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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/780

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semblent lui savoir gré de son laisser-aller, et excusent volontiers ses petits travers. Il y a quelques années, le desservant de Santa-Anna, bourg situé à une douzaine de lieues de Rio-Janeiro, sur la route de Novo-Friburgo, avoua en pleine chaire, dans un moment de belle humeur, qu’on pouvait hardiment refuser de croire à l’enfer. Chez nous, les bonnes âmes se seraient voilé la face en entendant de si épouvantables blasphèmes. Le Brésilien est plus calme ; il réserve ses rigueurs pour l’ilote d’Afrique, et montre à l’égard de ses semblables l’indulgence la plus évangélique. Les assistans se mirent à sourire à cette confession si étrange, et se contentèrent d’échanger un regard qui voulait dire : Esta bebado (il est gris !).

Le doutor est aux yeux du fazendeiro un personnage plus important encore que le padre. Depuis que la traite a été interdite sur les côtes d’Afrique, le prix des noirs s’est élevé dans des proportions ruineuses. Un esclave adulte représente aujourd’hui un capital de deux contos de réis (5,000 fr.) et quelquefois davantage. La mort d’un noir est donc une véritable perte pour le planteur. Aussi ne néglige-t-il rien pour lui prodiguer des soins dès qu’il tombe malade. Une infirmerie propre, vaste et bien aérée, une pharmacie venue de Paris ou de Londres, un infirmier qui ne quitte jamais les malades et qui prépare les médicamens, témoignent assez de sa sollicitude. Cependant, malgré tout ce luxe de précautions, malgré la science réelle des docteurs brésiliens, j’ai cru m’apercevoir qu’un nègre n’entrait guère à l’infirmerie que pour y mourir. Du reste rien de plus facile à expliquer : le nègre ne s’avoue malade et n’est cru malade que lorsqu’il est à bout de sa carrière et que ses forces l’ont abandonné.

Outre sa plantation, le docteur, comme le padre, a encore à desservir les petits propriétaires des environs qui ne sont pas assez riches pour avoir un médecin à poste fixe. Jadis les médecins étaient assez rares, car il n’y avait pas de faculté dans le pays, et les jeunes gens étaient obligés de venir étudier dans les amphithéâtres de France ou de Portugal. Depuis l’émancipation, les choses ont complètement changé. Des écoles de médecine ont été créées dans les grandes métropoles, et l’on y trouve des professeurs qui ne seraient pas déplacés dans nos premières chaires d’Europe. La plupart de leurs ouvrages de médecine sont écrits en français. Tous connaissent notre langue, et beaucoup la parlent. Quelques-uns savent aussi l’allemand et ont une bibliothèque mi-française, mi-germanique. Avec de tels élémens, on doit peu s’étonner de trouver une valeur réelle chez la plupart des médecins de la côte. Nous n’oserions en dire autant de ceux de l’intérieur. Il n’est pas rare de rencontrer parmi eux un mulâtre qui, ayant appris dans une infirmerie