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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/738

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enviés, afin de réveiller dans les autres hommes le sentiment de la vie et de leur en faire comprendre le prix. Certes c’est là une explication raisonnable ; est-elle plus consolante pour cela ? Ce n’est pas une consolation que de se dire qu’on ne s’appartient pas afin que les autres puissent s’appartenir, et qu’il est juste qu’on soit malheureux pour que les autres acquièrent la conscience du bonheur.

Ce qu’il y a de particulièrement blessant et cruel dans cette loi, c’est l’hypocrisie avec laquelle la nature l’applique, la trompeuse sollicitude maternelle avec laquelle elle nous cache les vraies conséquences de ses dons, afin de ne pas nous effrayer et de nous enlever jusqu’à l’idée de fuir ses faveurs. Elle nous présente ses dons avec un sourire amical, comme les instrumens mêmes de notre bonheur, et en nous donnant l’assurance qu’ils n’éveilleront chez nos semblables que les meilleures pensées et les meilleurs instincts. C’est la partie angélique de l’humanité que nous allons soulever hors d’elle-même, l’amour, la sympathie, la bonté, la charité, le dévouement. Est-il un don plus charmant par exemple que celui qui fut octroyé, à Alaciel ? Sans doute, partout où elle passera, les cœurs se sentiront émus d’un saint enthousiasme pour cette beauté suprême dont elle atteste l’existence et dont elle est sur la terre comme l’incarnation. Elle sera aimée de tous, ce qui dans l’opinion des hommes constitue le plus grand des biens, c’est-à-dire qu’elle sera protégée par une armée de dévouemens et de respects suscitée par la lumière féconde qui s’échappe de ses yeux et évoquée par la musique qui rayonne de l’harmonie de ses traits. L’approcher sera un privilège, la voir sera une consolation capable de faire oublier à ceux qui souffrent les ennuis maussades et les fatigues de leur vie. On lui sera reconnaissant comme d’un bienfait de se laisser admirer et de ne pas détourner son visage lorsque les yeux s’arrêteront sur lui, et le souvenir de cette vision restera dans l’esprit de ceux qui l’auront eue comme une date mémorable dans l’existence. O fausses promesses de la menteuse nature ! ce n’est pas la partie angélique de l’homme qu’Alaciel va soulever, c’est sa partie infernale : ces yeux n’éveilleront que des instincts de meurtre, ces traits n’inspireront que des pensées de trahison et de déloyauté, cette beauté souveraine ne fera surgir que des désirs de profanation. Posséder un don qui semble devoir s’accorder avec ce qu’il y a de meilleur en nous et être forcé de reconnaître que ce don ne met en activité que les forces justement contraires à celles qu’on croyait soulever » certes c’est là une souffrance qui, pour un cœur bien placé, doit être particulièrement amère.

L’histoire d’Alaciel est donc une histoire dramatique par excellence : aussi, pendant que je la lisais, je me plaisais à imaginer les