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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/464

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célèbres Transtévérines que les peintres du temps avaient effrontément prises pour modèles de la Vierge et des saintes, si bien que la jeunesse de Florence s’en allait aux églises reconnaître et nommer chacune d’elles. C’étaient ensuite, assure Vasari, des nudités que leurs auteurs mêmes apportèrent sur le bûcher. Qu’il y ait eu à regretter, au milieu de cet élan enthousiaste, la perte de quelque œuvre d’art digne d’être conservée, assurément cela n’est pas impossible ; mais ce n’est pas Vasari qu’il faut en croire, car il est de beaucoup postérieur à ces temps, et il est partial contre les anciens adversaires des Médicis. Si quelque ouvrage d’une réelle importance avait péri, les contemporains, qui n’étaient pas tous, nous l’avons dit, favorables à Savonarole et qui se montraient fort épris des arts, auraient jeté un cri de réprobation et d’alarme. Ce n’était pas un ennemi des arts ni des lettres, ce Savonarole, qui conseillait la lecture de l’antiquité classique, qui conservait à l’Italie, au prix des deniers du couvent de Saint-Marc, l’inappréciable bibliothèque des Médicis, dont Commines négociait déjà pour nous l’acquisition, qui faisait publier un décret rappelant de l’exil le neveu de Dante Alighieri, qui introduisait des écoles de dessin et de peinture dans les divers couvens de son ordre, et qui professait enfin dans ses écrits et dans ses discours une esthétique toute platonicienne.

D’ailleurs pour combien ne faut-il pas compter l’inspiration généreuse et élevée que les artistes puisèrent dans la parole de l’éloquent dominicain ! Vasari nous affirme, il est vrai, que Baccio della Porta (plus tard fra Bartolomeo) vint, au premier appel de Savonarole, sacrifier lui-même sur le bûcher delle vanità ses dessins profanes, et qu’ayant pris l’habit de dominicain dans ce glorieux couvent de Saint-Marc, il resta quatre années après la mort du frère sans vouloir reprendre ses pinceaux ; mais la vue des fresques de fra Angelico, les conseils mêmes des moines qui l’entouraient, et surtout assurément le souvenir de Savonarole, le ramenèrent enfin à la pratique de l’art. Et n’est-ce pas à la flamme vivante que la prédication du frère avait déposée dans l’âme de Baccio que nous devons ces peintures ardentes par lesquelles il occupe une place à part entre les artistes de son temps ? Aurions-nous, sans le religieux enthousiasme qui lui fut donné, le regard inspiré de son saint Marc et la Mission des Evangélistes à Pitti ? Comment, si Savonarole eût été l’aveugle ennemi des arts, eût-il groupé autour de sa chaire tant d’artistes célèbres, devenus ses disciples ardens et dévoués ? On vit s’attacher profondément à lui les Della Robbia, dont deux prirent l’habit par ses mains ; Lorenzo di Credi, dont un contemporain raconte qu’il avait été saisi d’une telle admiration qu’il ne pouvait plus parler d’autre chose que de la prédication qu’il avait entendue ; le Pollajuolo, qui, dans un curieux tableau