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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/450

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et de scélérats, je conduirai sur elle le pire ennemi qui se puisse trouver, j’abattrai ses princes, et je ferai cesser l’orgueil de Rome. Cet ennemi entrera dans ses sanctuaires et souillera ses églises. L’Italie elle-même en a fait les demeures des courtisanes ; moi, j’en ferai les demeures des chevaux et des porcs : cela déplaira moins à Dieu que d’y laisser les courtisanes ! Quand viendra l’angoisse et quand viendra la tribulation, alors ils n’auront plus de paix ; ils voudront se convertir, mais ils ne le pourront pas. O Italie, ce sera alors fléau sur fléau : fléau de la guerre par-dessus celui de la famine, fléau de la peste par-dessus celui de la guerre, fléau d’ici et fléau de là… Et l’on ne suffira pas à enterrer les morts ; les morts seront si nombreux dans les maisons que les fossoyeurs iront par les rues, disant : « Apportez les morts ! » et ils les mettront sur des charrettes et jusque sur les chevaux, et ils en feront des montagnes qu’ils brûleront. Ils iront par les rues, criant : « Qui a des morts ? qui a des morts ? » Et les gens viendront et diront : « Voici mon fils, voici mon frère, voici mon mari… » Et ils iront encore par les rues, criant : « N’y a-t-il plus de morts ? qui a encore des morts ? » Et telle aura été la mortalité qu’il restera bien peu d’habitans dans les villes !… — O Florence ! ô Rome ! ô Italie ! il a cessé, le temps des chants et des fêtes ! Vous avez fait le mal et vous avez été flagellées ; les prophéties se sont vérifiées, l’épée est venue… Faites donc pénitence, faites l’aumône, priez et restez unies… O mon peuple ! qu’ai-je jamais souhaité que de te voir sauvé ? Je me tourne vers toi, ô Seigneur qui es mort pour l’amour de nous ! Pardonne à ce peuple de Florence qui veut être à toi ! »


Telles étaient les alternatives de terreur, d’espérance et de pitié par lesquelles la prédication éloquente de Savonarole faisait passer la population de Florence, tout entière courbée sous cette parole. On sait que les effets en étaient prodigieux, quoique souvent peu durables ; les femmes se dépouillaient de leurs parures pour les offrir en aumônes, les hommes renonçaient aux mœurs faciles pour accepter d’austères pénitences ; quelques-uns des principaux citoyens venaient prendre l’habit dans le glorieux couvent que gouvernait Savonarole, et l’humble copiste enfin qui mettait par écrit de son mieux les paroles du prédicateur s’interrompait, comme on le voit dans les éditions du temps, avec ces mots : « Ici l’émotion et les larmes m’ont empêché d’écrire. »

Il est un point particulier de cette prédication qui a servi de texte à beaucoup d’accusations contre Savonarole, et sur lequel il faut s’arrêter et s’expliquer, si l’on veut arriver à le connaître. Aux momens mêmes où son éloquence paraît triompher le plus complètement, Savonarole, au lieu de se livrer à l’espérance et à la joie, est profondément triste. Il est vrai qu’il paraît avoir compris l’incurable légèreté des esprits auxquels il s’adresse et n’avoir pas partagé sur leur compte leurs propres illusions. Au lieu de ces impressions vives, mais peu profondes, qui se produisaient avec éclat devant lui,