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Claude. Le mot grave et attristé de Tacite, le mot railleur de Sénèque, avaient été peu remarqués jusqu’ici ; associés à tant d’autres témoignages que M. Thierry rassemble avec une érudition lumineuse, ils expliquent la situation tout entière. Rome a si bien disparu au sein de l’humanité que les principales races auront tour à tour leurs représentons sur le trône des césars, et cela le plus naturellement du monde, sans que personne en soit surpris, — personne, excepté les héritiers de plus en plus rares de l’ancien patriciat. Sénèque peut faire des épigrammes sur la politique provinciale de Claude pour flatter l’aristocratie de la ville, il ne tardera pas à subir les idées qui entraînent le monde, et, rentrant dans son rôle naturel, il glorifiera en des pages éloquentes le mouvement social qu’il persiflait naguère. N’est-il pas lui-même Espagnol ? C’est sous le règne d’un Espagnol que Tacite écrira les lignes que nous citions tout à l’heure, et où éclate avec une impartialité douloureuse la reconnaissance de la vérité ; c’est à un césar espagnol qu’il devra son indépendance d’écrivain et le droit de flétrir les forfaits de Néron ; c’est à un Espagnol enfin qu’il attribuera la gloire d’avoir uni deux choses jadis incompatibles, le principat et la liberté, res olim dissociabiles, principatum ac libertatem. L’Espagne, la première colonie romaine, la première province soumise et façonnée par les Romains, est aussi la première à commencer cette série de revanches qui amènera au faîte du pouvoir toutes les nations du monde.

On dirait que l’apparition des peuples sur le trône impérial correspond à l’ordre même dans lequel ces peuples avaient été vaincus par la république. Rome avait d’abord soumis l’Italie, puis l’Espagne, puis l’Afrique et l’Orient, puis enfin la Gaule, sa dernière conquête. Or après les césars issus de l’aristocratie romaine vinrent les césars italiens, aux césars italiens succédèrent les césars espagnols, aux césars espagnols les césars africains et arabes ; les grands césars gaulois apparurent les derniers.

Si le travail d’égalité conçu par Jules César se poursuit pas à pas même sous les empereurs de race romaine, même sous Tibère et Néron, que sera-ce sous les empereurs italiens et surtout sous les provinciaux ! Dans cette suite de révélations sur la politique humaine de l’empire, M. Thierry signale un fait d’une importance particulière, puisqu’il explique la transition, si peu intelligible jusqu’ici, des empereurs espagnols aux empereurs africains et arabes. Quelques-unes des plus grandes choses accomplies sous les césars originaires d’Espagne, entre autres l’édit perpétuel d’Adrien, furent l’œuvre d’.une école de jurisconsultes qui illustraient la race arabe en Afrique et en Asie. Nous sommes accoutumés à considérer ces fils de Sem comme enfermés dans la pensée religieuse et incapables de