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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/381

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les débats de la question papale : je ne sais s’il tenait au pouvoir temporel, ou plutôt je suis sûr qu’un esprit si détaché des choses réelles ne pouvait être un partisan bien fougueux de la théocratie ; mais il croyait à Rome, à la destinée de Rome, et c’était là sa manière de prendre part aux discussions de nos jours.

Rien de moins germanique en un certain sens que les écrits de M. de Lasaulx, ou, si l’on veut, c’est l’esprit germanique ébloui et subjugué par l’esprit romain. L’histoire nous montre aux temps barbares les grands chefs des peuples du nord se mettant au service de Rome et devenant quelquefois plus Romains que les enfans de l’Italie ; M. de Lasaulx est un Germain des siècles raffinés mettant l’illuminisme allemand au service de la Rome catholique. Le vrai Germain, c’est Hegel dans sa Philosophie de l’histoire, quand il nous fait voir l’empire romain créant le vide par tout l’univers, et l’esprit nouveau, l’esprit chrétien et germanique, remplissant ce cadre, immense. Le vrai Germain, c’est Herder, quand il réfute Origène et saint Jérôme, saint Augustin et Paul Orose, saint Thomas et Dante, quand il proteste enfin contre la tradition des romanistes avec la verve d’un Luther. « Si quelque chose, s’écrie-t-il, est contraire à l’esprit philosophique, c’est de s’obstiner à voir même dans les scènes ensanglantées de l’histoire romaine l’accomplissement de quelque but caché de la Providence… En ce qui regarde la religion chrétienne, autant je vénère les bienfaits qu’elle a répandus sur le genre humain, autant je suis loin de croire que la main des hommes ait préparé avant elle dans l’empire romain une seule voie à ses conquêtes. Ce n’est point pour elle que Romulus a fondé sa cité, que Pompée et Grassus sont entrés en Judée… N’outrageons pas la majesté divine en supposant que, pour accomplir la plus sublime de ses œuvres, pour étendre le règne de la justice et de la vérité, elle n’ait eu d’autre instrument en sa puissance que le joug oppresseur et les mains ensanglantées des Romains. La religion chrétienne s’éleva par sa propre énergie, comme l’empire romain grandit par ses propres pouvoirs ; si plus tard ils finirent par s’unir, ils ne gagnèrent ni l’un ni l’autre à ce rapprochement. De leur union sortit un être mixte, moitié chrétien, moitié romain, tel que plusieurs désireraient qu’il ne fût jamais né. »

Voilà le cri du Germain en face de la tradition romaine ; M. de Lasaulx, qui, après Herder et Hegel, essaie de venger les idées latines en les transfigurant, ne saurait toutefois être confondu avec les ultramontains du xixe siècle. La résolution persistante qui éclate en ce singulier système, l’érudition si variée de l’auteur unie à la confiance d’un mysticisme serein, tout cela nous transporte bien au-dessus des luttes de nos jours. De telles pages appartiennent