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entrée en matière. Énée, d’après la poétique légende, était à la fois un héros et un prêtre : premier symbole de la double destinée de Rome, de sa destinée héroïque dans le monde païen et de sa destinée sacerdotale après la venue du Messie. Passez de la légende poétique à la tradition historique ; le premier roi de Rome est un héros, le second est un pontife : nouvelle image des deux cités de l’avenir. Romulus annonce les Scipions, et Numa les successeurs de saint Pierre. Voilà la force du glaive et la force de l’esprit promises dès le premier jour à la ville éternelle. Ces deux forces opposées, deux villes très différentes les avaient représentées dans le monde oriental, Babylone d’un côté, Jérusalem de l’autre ; Rome va recueillir ce double héritage, et c’est pour cela, — notez ici l’importance mystérieuse des dates, — c’est pour cela que Rome a été fondée l’année 754 avant Jésus-Christ, à l’époque où le vieil empiré babylonien tombait en ruine, et où Jérusalem, devenue tributaire des nouveaux chefs de l’Assyrie, jetait ses plaintes sublimes par la bouche des prophètes.

Un grand destin commence, un grand destin s’achève.

Cette Babylone dont le pouvoir séculaire venait de s’abattre, cette Jérusalem à qui les chants d’Isaïe promettaient un si éblouissant avenir, Rome devait les réunir toutes les deux dans le cycle immense de ses annales ; c’était à elle de renouveler en Occident l’empire de Babylone jusqu’au jour où elle serait la Jérusalem nouvelle après le triomphe du Christ. Saint Augustin avait déjà remarqué cette coïncidence de la naissance de Rome et de la chute de l’empire d’Assyrie ; M. de Schelling, dans ses études sur l’antiquité, avait expliqué pourquoi la civilisation romaine était le dernier mot de toutes les mythologies orientales ; de saint Augustin à Schelling, M. de Lasaulx rassemble les témoignages épars, et si vous refusez d’admettre que Babylone et Jérusalem, dès l’année 754, fussent destinées à revivre dans la cité de Romulus, vous reconnaîtrez du moins que l’auteur n’a pas ménagé les citations pour vous convaincre. Quant à lui, sa foi est complète. « Ainsi, s’écrie-t-il d’un air de triomphe, au point de vue de l’histoire synchronique de l’humanité, la double importance de Rome, son importance guerrière et hiératique, est parfaitement reconnaissable ; Romulus est le représentant de la Rome babylonienne, Numa est le représentant de la Rome hiérosolymique.

Tout à l’heure, direz-vous, Romulus était la figure de Jésus-Christ lui-même ; comment se fait-il qu’il représente maintenant l’esprit babylonien ? — Accoutumez-vous à ces petites difficultés :