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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/312

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cela soit enfoui, enterré ! On y verrait le vrai degré de chaleur des esprits. Rien ne rend mieux le surcroît et le tumulte de sentimens qu’éprouvait sincèrement alors toute une jeunesse espérante et enthousiaste, de celle même qui n’avait pas de parti-pris et qui n’était pas enrôlée. C’était la première fois qu’un poète dramatique, parmi les nouveaux et les tout modernes, montait résolument à l’assaut et s’emparait du théâtre pour y planter son drapeau comme sur une brèche ; mais ce drapeau ainsi planté hardiment et avec témérité, en lieu si escarpé et si abrupt, tiendrait-il ? Résisterait-il aux vents et aux coups, à la tempête excitée et aux colères ? Je me souviens, pour l’avoir vu faire sous mes yeux, du premier de ces bulletins et des moindres circonstances qui l’accompagnèrent. M. Magnin, qui d’habitude avait besoin d’écrire à tête reposée, était au fond de l’imprimerie du Globe, voisine du Théâtre-Français ; nous étions venus là, plusieurs, au sortir du spectacle : on discutait, on admirait, on faisait des réserves ; il y avait, dans la joie même du triomphe, bien du mélange et quelque étonnement. Jusqu’à quel point le Globe s’engagerait-il ? Prendrait-il fait et cause pour le succès d’une œuvre dans laquelle il ne reconnaissait, après tout, qu’une moitié de ses théories ? On hésitait, je n’étais pas sans anxiété, quand, d’un bout à l’autre de la salle, un des spirituels rédacteurs (qui a été depuis ministre des finances) cria : « Allons, Magnin, lâchez l’admirable ! » Et en effet le mot d’admirable ou d’admirablement se trouve dans les deux premiers bulletins.

Il est à remarquer combien M. Magnin, qu’il avait peut-être fallu un peu enhardir et pousser d’abord, demeura ensuite fidèle aux impressions de cette forme de drame où l’imagination et la fantaisie jouaient un si grand rôle et s’accordaient plus d’exagérations en tous sens que la fibre française, hélas ! n’en pouvait porter. Les années et les épreuves successives, loin de le désabuser, ne firent que le confirmer dans son premier jugement. Treize ans après, il lui était donné de rendre compte des Burgraves dans la Revue, et il n’hésitait pas à déclarer que cette dernière œuvre lui paraissait ce que le poète avait tenté jusqu’alors sur la scène de plus grave et de plus élevé ; il y voyait également « progrès dans l’inspiration et progrès dans l’expression. » Très peu romantique de sa nature propre, M. Magnin se trouva l’être beaucoup en fait. Aucun critique, dans cette ligne, ne put se vanter d’être plus conséquent avec lui-même. Il avait baptisé le drame nouveau dans Hernani : il lui donnait encore le dernier sacrement dans les Burgraves.

La révolution de juillet 1830, qui ramena sur la scène tant de vieux masques et de revenans, fut aussi, dans une bonne moitié, la prise de possession du pouvoir par les hommes nouveaux et en définitive