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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/301

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les condamner au service militaire, ou les bannir dans des pays éloignés, le tout sans jugement, sans publicité, en un mot sans aucune garantie ;… » — lorsque la diplomatie des deux puissances de l’Occident parle ainsi en constatant l’impuissance des combinaisons passées et des garanties qu’elle a cru avoir, elle constate elle-même l’impuissance des combinaisons et des garanties qu’elle chercherait dans les conditions de l’organisation actuelle de l’Europe.

Que peut-on en effet demander aujourd’hui à la Russie dans ces conditions, en renfermant d’avance, comme le font quelquefois des esprits futiles et importans, cette question de l’existence d’un peuple dans le cercle d’un dialogue diplomatique ? Une constitution libérale ? la Pologne l’a eue et ne s’en est pas mieux trouvée ; l’autonomie, un conseil d’état polonais, des conseils électifs de provinces, de districts ? c’est accordé ; des concessions ? la Russie en est prodigue ; des lois, des institutions ? elle les a promulguées, et elle assure qu’elle veut les maintenir, les développer même ; des garanties ? elle en donnera demain, si l’on veut ; du libéralisme ? l’empereur Alexandre n’a que cela, il égale l’empereur des Français ! Et après, l’Europe ayant épuisé les moyens diplomatiques, puisqu’il est bien clair qu’on ne peut demander diplomatiquement à la Russie ce qu’elle ne peut accorder, l’Europe se retirera-t-elle tranquille dans la satisfaction de son œuvre ? Et si les Polonais, éclairés par tant d’expériences décisives, refusent de se prêter à cette comédie nouvelle d’institutions couvertes d’une sanction diplomatique aussi inviolable que toutes les autres ! si cette insurrection qui, au lieu de diminuer, ne fait que grandir depuis trois mois, dont les tronçons sanglans se débattent victorieusement entre les colonnes russes, qui est aujourd’hui la nation armée et qui trouve un inépuisable aliment non dans la révolution, comme on le dit à Pétersbourg, mais dans la conscience de l’Europe moderne, si cette insurrection refuse de se soumettre, la Russie se trouvera-t-elle déliée ? Sera-t-elle dans ses répressions implacables et dès lors légalisées la mandataire de l’Europe, l’exécutrice de l’arrêt diplomatique avec ce concours moral auquel elle fait un appel qui ressemble à une ironie pour l’Occident ? A moins que, sur l’invitation de la Russie et pour la glorification des moyens diplomatiques, nous n’allions, nous aussi, nous nations de l’Occident, faire la guerre à la Pologne pour lui imposer le bienfait de nos combinaisons merveilleuses, et éteindre dans son foyer cette révolution universelle qui court nos rues, à ce qu’il paraît, qui va nous engloutir, à ce que le prince Gortchakof nous assure dans ses dépêches !

Qu’on ne s’y trompe donc pas, il y a aujourd’hui deux politiques