Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/284

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dont le malheureux théâtre sera votre patrie, et comme l’appui sur lequel les Polonais peuvent compter ne tient qu’à la personne de Napoléon, qui cependant n’est pas éternel, si son individu venait à manquer, les suites ne peuvent qu’être désastreuses pour la Pologne, tandis que l’existence de votre patrie se trouvera fondée d’une manière inébranlable quand, conjointement avec la Russie et les puissances qui s’y joindront immanquablement, le pouvoir moral de la France se trouvera renversé, et l’Europe délivrée de son joug.

« Pour le moment, je ne demande de vous qu’une réponse détaillée et prompte sur le contenu de ma lettre…

« Tout ce que je vous marque là est un peu plus important que le gymnase et la démission que vous me demandez. Voici le moment où vous pouvez servir votre patrie pour la première fois en réalité. C’est avec la plus vive impatience que j’attends votre réponse… Tout à vous de cœur et d’âme.

« Mille choses de ma part à vos parens et à vos sœurs, de même qu’à votre frère. »


Ce n’était pas à un négociateur vulgaire qu’Alexandre s’adressait ainsi ; c’était à l’ami d’abord sans doute, mais aussi à l’homme en qui il avait vu dès sa jeunesse le confident de ses idées libérales, en qui il voyait encore un plénipotentiaire libre de la Pologne, et qui certes avait le droit de débattre les intérêts de son pays, puisqu’il les avait défendus jusque dans l’intimité impériale. Par elles-mêmes, ces idées n’avaient rien de nouveau ; elles n’étaient nouvelles que par la circonstance où elles se reproduisaient, et aussi par la forme plus nette qu’elles prenaient, par la volonté d’action qu’elles révélaient. Sans se livrer en rien et sans se laisser engager dans un de ces complots d’imagination qu’il avait vus si souvent s’évanouir dans une tergiversation d’Alexandre, le prince Adam ne se croyait pas le droit de repousser pour son pays une chance de plus, si tardive et si inattendue qu’elle fût. Il ne cacha rien à l’empereur dans une lettre tout intime qu’il lui écrivit aussitôt d’une de ses terres de Pologne où venait le chercher la confidence impériale ; il ne lui dissimula ni les difficultés, ni la gravité de cette résolution, ni les légitimes et invariables prétentions de tout ce qui était Polonais, ni le lien d’honneur et de reconnaissance qui attachait les habitans du duché de Varsovie à Napoléon, et qu’il ne serait pas aisé d’ébranler, ni la puissance de cette confraternité des armes qui mêlait partout les soldats des deux pays, ni la solidarité qui existait dans tant d’esprits entre la cause de la Pologne et la cause de la France, ni enfin l’animosité si vivement excitée contre la Russie. Ce qu’il y avait encore de vague dans les premières confidences d’Alexandre n’échappait pas au prince Adam, et il posait à son tour des conditions, des questions. — Qu’avait-on à offrir à la Pologne pour la gagner, pour la détourner