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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/274

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C’est avec ce souverain que le prince Adam Czartoryski avait affaire, inspiré et soutenu, non par une idée vague et indéfinie de réforme libérale, mais par la pensée plus précise d’une restauration polonaise qui avait été à l’origine l’unique raison d’être de leur romanesque intimité.

Le rôle du prince Adam était certes aussi délicat que difficile. Ce qu’il faudrait remarquer et définir, c’est ce caractère, cette position étrange d’un Polonais ami d’un empereur de Russie, bientôt son ministre, toujours son confident préféré ; c’est la vraie nature de cette intimité, dont la Pologne était le nœud, et que le prince Adam avait pu accepter sans faiblesse, sans infidélité à la cause de son pays, parce qu’il y était entré avec l’intégrité de son patriotisme et de ses espérances, sans avoir rien à désavouer de ses sentimens et de ses aspirations. La revendication avouée, permanente, de sa nationalité faisait au contraire la dignité et l’originalité de son rôle. Même au service, il n’était nullement le serviteur de la Russie ; il mettait tous ses soins à garder le caractère d’un étranger jeté par la fortune dans un pays qui n’est pas le sien, et servant dans l’intérêt de son propre pays. Il avait été convenu qu’il ne recevrait ni traitement ni décorations russes. C’était plutôt le représentant d’une cause en souffrance, le plénipotentiaire d’une nation vaincue placé dans une société où tout lui était hostile, excepté le souverain, qui semblait ne point reculer devant le principe et la possibilité d’une réparation. Les rapports d’Alexandre et du prince Adam se ressentaient de cette situation ; ils se fondaient sur une idée de justice pour la Pologne ; ils se resserraient ou se refroidissaient quelquefois selon les fluctuations de la pensée impériale. Ils étaient très libres d’ailleurs et empreints d’une familière simplicité. Pour Alexandre, le prince Adam n’était point un confident vulgaire choisi parmi des courtisans ; c’était un ami et comme une image vivante de sa jeunesse, de ses impressions de 1796. Sans tout lui dire, pas plus qu’à personne, il lui disait du moins ce qu’il n’aurait pas confié à des Russes, et c’est avec lui de préférence qu’il s’épanchait parfois, qu’il se plaignait des difficultés qu’on lui suscitait, qu’il revenait à des rêves, à des projets avec lesquels il semblait ne vouloir jamais rompre, même quand il les ajournait et s’en éloignait le plus dans la réalité. Le prince Adam ne s’y méprenait pas : il recevait ces confidences et en était touché ; mais en même temps il devinait les mobilités de cet ami couronné, qui promettait tant et semblait par instans oublier si vite. Sans le heurter, il lui parlait avec une franchise qu’on trouverait aujourd’hui sévère ; il lui rappelait ce qui les avait liés, les idées qu’ils avaient nourries en commun, et souvent même il l’embarrassait.