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les actes de ma grand’mère envers la Pologne, que je les trouve injustes et barbares, que j’ai en horreur les cruautés commises dans votre pays, que tous mes souhaits étaient pour Kosciusko, et que j’ai le plus grand respect pour son caractère, la plus vive sympathie pour son malheur. Je respecte les droits de l’humanité, je déteste le despotisme, je fais des vœux pour la cause de la liberté, dont les Français sont les défenseurs… Je ne trouve personne à qui je puisse avouer mes sentimens. Ma femme seule les connaît et les approuve ; elle a comme moi horreur de l’injustice. Tous les autres ne me comprendraient pas et se hâteraient de me trahir. Pensez donc combien il m’est doux de trouver en vous un confident. Soyez aussi franc avec moi, ne me cachez pas vos impressions. Maintenant que vous me connaissez, que rien ne vous arrête. Dites-moi vos chagrins, une confiance mutuelle les adoucira. Je vous estime parce que je vous vois attaché à votre pays ; je comprends votre douleur et je la partage… Surtout ne confiez qu’à votre frère notre entretien !… »

Certes la confidence était imprévue et de nature à émouvoir profondément, car enfin celui qui parlait ainsi, quel était-il ? Un petit-fils de Catherine, un tsarévitch vivant dans la cour la plus absolue, dans une atmosphère de violence et de haine contre la Pologne, un prince éloigné du trône encore, il est vrai, mais appelé à régner sur la Russie. Plusieurs fois pendant la saison, lorsque la cour se transportait à Tsarskoe-Selo, ces entrevues et ces conversations se renouvelaient, et c’était toujours le même abandon. Alexandre se dévoilait dans la vivacité d’une nature mobile et généreuse, plein des idées de 1789, rêvant la régénération de la Pologne comme de la Russie, dissimulant parfois l’ambition du pouvoir sous de vagues projets de solitude et de vie retirée, et chose curieuse, dans ces entretiens qui embrassaient tout, le plus exalté, le plus hardi d’opinion était le petit-fils de Catherine ; le modérateur, celui qui tempérait ce qu’il y avait parfois de trop visiblement chimérique dans les élans du grand-duc, c’était le confident, qui avait le plus à attendre pour son pays de ces idées d’équité, d’un changement total de politique, de l’avènement d’un prince dont le règne rouvrait des perspectives de justice. Ainsi se formait cette amitié que je cherche à saisir dans son origine mystérieuse au sein d’une société hostile, parce qu’elle est la révélation première de ce phénomène de libéralisme éclos un jour secrètement en Russie dans l’ombre de l’absolutisme le plus illimité, le premier germe des velléités réparatrices d’Alexandre pour la Pologne : amitié qui naissait d’abord d’un attrait personnel, d’un goût romanesque d’épanchement, et qui, en se cachant dans un règne, est restée à travers les événemens le mobile invisible des combinaisons de toute une politique, quelquefois