Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/250

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


avoir prié le public de ne pas siffler encore, il s’enhardit et invite le lecteur à le venir voir sous sa treille :


Et ta main de lauriers ceindra mon front vainqueur.


Nous ne prétendons pas troubler le contentement de l’auteur, ni lui interdire de chanter cacalaca avec le coq, dont le cri n’est décidément plus cocorico ! Il ne faut pas contrarier les gens pour si peu ; mais à quoi bon se montrer en public pour célébrer d’une façon banale des poètes mille fois applaudis ? A quoi bon appeler M. de Lamartine un cygne


Dont l’admiration poursuit la trace d’or ?


Est-il urgent d’exalter M. Victor Hugo chaque fois qu’il soufflera dans sa trompe sonore ? La trompe d’ailleurs n’est pas un instrument heureux. L’auteur paraît l’aimer à l’excès ; mais pourquoi le prêter si libéralement aux autres ? M. Victor Hugo, qui en gratifie le vent de la mer, ne voudrait peut-être pas en agréer l’hommage pour lui-même.

Un versificateur dés colonies [1] entre fièrement en lice de la sorte : « Ce volume a une physionomie particulière ; il peint un ciel, un climat, des mœurs, qui forment un contraste frappant avec le ciel, le climat, les mœurs de là vieille Europe. Cette circonstance doit en faire l’originalité, si l’exécution répond au sujet lui-même. » Malheureusement, pour être né aux Antilles, pour avoir rêvé sous des bananiers ou des cocotiers, au lieu de rêver sous des hêtres ou des sapins, et pour avoir vu mûrir le fruit du manguier et s’étendre les champs de cannes « au sein des campagnes de la Guadeloupe, » l’auteur ne possède pas l’art de répandre sur les choses qu’il décrit « une vraie couleur locale. » Ces Fleurs des Antilles n’ont ni plus ni moins de parfum que les fleurs étiolées d’Europe dont nous parlions tout à l’heure ; quelques noms exotiques font tous les frais de cette poésie, alimentée par les lieux communs de la poésie la plus ordinaire. L’auteur chante le Tropique du même ton qu’il dirait, s’il avait écrit les Isolemens :


Prends ta mante,
Ma charmante, etc.


Les vers qui doivent nous peindre « les mœurs de la race noire » n’ont guère plus de couleur ni d’accent. On ne trouve rien dans les Congos ; le Vieux nègre est une espèce de complainte dolente, la Vieille négresse et le Bamboula offrent quelques vers meilleurs : mais la principale qualité du volume, c’est d’être mince.

Tel n’est pas le mérite d’un livre prosaïque, imprimé très fin et comprenant un poème en trois chants compactes, Valdésie [2], épopée moderne

  1. Fleurs des Antilles, par M. Octave Giraud. — Dentu, 1862.
  2. Valdésie, poème, par M. A. Muston. — Hachette, 1863.