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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/244

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lation aucune témérité d’idée ne le choquait, ne l’effrayait, ne le trouvait intolérant, parce qu’il savait tout ramener à la mesure du réel et du possible. On assure que, dans le ministère actuel, il servait particulièrement de lest aux capricieux essors de M. Gladstone. Un grand rôle l’attendait. Les Anglais sont en ce moment dans une veine d’opinions conservatrices, et, aujourd’hui comme toujours, ils se délient en politique des hommes brillans. Les hommes influens, des partis, lorsqu’ils songeaient à ce qu’il y aurait à faire, si lord Palmerston venait à manquer à cette dictature morale qui lui est si volontiers décernée, jetaient les yeux sur sir George Lewis. C’était en lui qu’ils voyaient le leader et le futur premier ministre de la chambre des communes. Les grands whigs le préféraient à M. Gladstone ; une portion notable des tories le préférait à M. Disraeli. Sa mort enlève aux politiques prudens le leader de transaction sur lequel ils comptaient, et rend ainsi plus prochain et plus probable l’avènement du parti tory au pouvoir avec ses chefs actuels.

Quant à nous, nous ayons un motif particulier de regretter sir George Lewis dans la phase si difficile que traversent en ce moment les relations des États-Unis avec l’Angleterre. Nous avions remarqué que sir George Lewis envisageait avec beaucoup de sang-froid la question américaine, et avait fait utilement contre-poids, en plusieurs circonstances, aux dispositions trop partiales manifestées par quelques-uns de ses collègues contre les États-Unis. La présence dans les conseils de l’Angleterre d’un esprit aussi ferme dans la modération n’eût jamais été plus bienfaisante qu’aujourd’hui. La situation est d’autant plus grave, que les deux peuples, le peuple anglais et le peuple américain, ont tous les deux l’un contre l’autre des griefs positifs. Les Anglais ont à se plaindre des tracasseries inévitables qu’un blocus aussi étendu que celui dont les États-Unis entourent les états du sud suscite au commerce neutre ; ils ont à se plaindre du droit de visite exercé sur leurs navires, droit inséparable dans la pratique d’abus et de vexations auxquels doit être si sensible un peuple qui possède une marine commerciale si nombreuse et si active ; ils ont à se plaindre enfin de la saisie non encore justifiée de plusieurs paquebots à vapeur, employés au transport des malles, qui ont été arrêtés et conduits devant les cours des prises américaines comme faisant la contrebande de guerre. À toutes les époques, pour tous les pays, ces questions relatives au commerce des neutres, au droit de visite, à la contrebande de guerre, ont suscité les plus épineux litiges. Les Anglais, qui ont toujours fait la police des mers avec une rigueur impérieuse, ont toujours supporté cette police avec moins de patience que les autres lorsqu’elle était exercée sur eux. C’est dans de telles circonstances que leurs classes commerçantes deviennent particulièrement belliqueuses. Il ne faut pas se dissimuler qu’en Angleterre l’idée d’une guerre avec les, États-Unis devient de jour en jour plus populaire. Quant aux États-Unis, ils ne paraissent pas avoir de moindres sujets d’irritation.