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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/241

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et en comprendre les effets. Nous rappelions récemment de fortes expressions de La Bruyère sur la versatilité des peuples. La Bruyère disait encore : « Vous pouvez aujourd’hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges ; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. » L’opposition démocratique et libérale ne doit ni se décourager ni se lasser ; mais il faut bien qu’elle attende avec résignation et sérénité le jour de la réforme des enseignes.

L’ardeur qu’il est si difficile aujourd’hui de ranimer parmi nous dans les controverses politiques ne semble pas près de s’éteindre dans la polémique religieuse ; l’écrit passionné où M. l’évêque d’Orléans vient de dénoncer les opinions philosophiques de MM. Littré, Renan, Taine et Maury le montre assez. Il est regrettable que cette explosion de polémique ait eu lieu à l’occasion d’un fort mince incident, une élection académique. Il semblerait que la candidature de M. Littré à l’Académie française ait averti M. l’évêque d’Orléans du danger qu’il vient de signaler avec tant d’énergie. Malgré l’allusion adressée à la Revue des Deux Mondes par l’éloquent prélat, nous sommes fort à l’aise pour parler de cette élection. M. Dupanloup nous reproche des collaborations dont la Revue, hospitalière pour tous les talens, est justement fière. Il méconnaît l’esprit de liberté et d’impartialité dont nous faisons profession, et dont il avait un vivant exemple dans la rencontre même des candidatures académiques à propos desquelles il s’est tant échauffé. M. de Carné était le candidat de M. l’évêque d’Orléans, et M. de Carné est un des rédacteurs de la Revue. Nous regrettons sans doute que M. Littré ne soit point de l’Académie française ; mais nous n’avons pu voir sans sympathie et sans orgueil ce corps illustre s’ouvrir à un de nos collaborateurs les plus constans et les plus ingénieux, qui n’a jamais permis à ses convictions religieuses d’altérer la modération de son caractère et le ferme libéralisme de ses doctrines politiques.

S’il nous était permis de dire en passant un mot du fond même de cette polémique, nous aurions plus d’une observation sérieuse à présenter à M. l’évêque d’Orléans. Nous ne sommes ni scandalisés ni surpris de la chaleur qu’un évêque catholique apporte dans la défense de sa foi contre des idées qui lui paraissent erronées et dangereuses. Nous supposons volontiers que MM. Littré, Renan, Taine et Maury, esprits dévoués à la liberté de penser, ne sont point offensés d’être discutés et contredits, et ne s’attendent point à recevoir d’un évêque des brevets d’orthodoxie ; mais la méthode employée contre eux par M. Dupanloup est-elle conforme aux règles d’une controverse équitable ? « Ce n’est pas une réfutation que j’entreprends ici, dit l’évêque d’Orléans, mais une simple exposition ; ce n’est pas une discussion, mais une réprobation. » Qu’est-ce à dire ? Vous prenez devant le public le privilège d’accuser et de réprouver, et vous rejetez la tâche de discuter et de prouver, et vous croyez pouvoir observer ainsi la justice envers vos adversaires ! Sans entrer dans le détail des questions, nous pouvons signa-