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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/233

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développé cette thèse dans son livre sur l’Origine du Langage avec cette hauteur de vues qui caractérise tous ses écrits. Il est singulier de voir, par des chemins si différens, la philologie et l’anatomie arriver à des points presque voisins. La première ne connaît l’homme que lorsqu’il a inventé le langage, la seconde nous donne à penser que l’homme n’a cessé d’être un singe que le jour où il a parlé. Ce n’est là qu’une hypothèse ; ce qui paraît certain à M. Huxley, c’est que les différences de structure qui nous distinguent des brutes sont moins profondes que celles qui séparent les brutes les unes des autres, et que toute théorie admise pour expliquer l’apparition ou la transformation des espèces animales doit nécessairement s’appliquer à l’homme. Parmi ces théories, celle qui lui semble la plus adaptée à l’état actuel de la science est celle de M. Charles Darwin. Hommes et singes actuels descendent donc, suivant lui, par une filiation directe, des singes fossiles que retrouve la paléontologie.


« Mais quoi ! écrit-il. De tous côtés j’entends ce cri : Nous sommes des hommes et des femmes, et non des singes perfectionnés, à jambes un peu plus longues, avec un pied plus compacte et un cerveau plus grand que vos gorilles brutaux et vos chimpanzés. La faculté d’apprendre, la conscience du bien et du mal, la tendresse des affections humaines, nous élèvent au-dessus de toute véritable alliance avec les brutes, quelque étroites que soient les ressemblances qui semblent nous en rapprocher.

« A cela, je puis seulement répondre que l’exclamation serait plus juste et aurait toute mon approbation, si elle s’adressait à d’autres. Ce n’est pas moi qui cherche à fixer la dignité de l’homme sur son grand orteil, ou qui insinue que nous sommes perdus si nous n’avons pas d’hippocampus minor, Au contraire, j’ai fait de mon mieux pour dissiper ces vanités. J’ai cherché à prouver qu’aucune ligne de démarcation absolue, plus profonde que celle qui sépare les animaux qui nous succèdent immédiatement sur l’échelle hiérarchique, ne peut être tracée entre le monde animal et nous-mêmes au point de vue de l’organisation, et je puis ajouter, comme l’expression de ma croyance, que toute tentative faite pour tracer une démarcation psychique est également futile, et que déjà les plus hautes facultés d’intelligence et de sentiment commencent à germer dans les formes les plus humbles de la vie.

« Mais la croyance à l’unité d’origine de l’homme et des brutes implique-t-elle nécessairement la brutalité et la dégradation de l’homme ? Un enfant intelligent ne pourrait-il confondre par des argumens tangibles les rhétoriciens étroits qui prétendent nous imposer cette conclusion ? Serait-il vrai que le poète, le philosophe, l’artiste dont le génie glorifie son âge, est dégradé par la probabilité historique, sinon par la certitude, qu’il est le descendant direct de quelque sauvage nu et bestial, qui par l’intelligence pouvait dépasser un peu le renard et se rendre un peu plus redoutable que le tigre ? Ou faut-il qu’il aboie et se mette à quatre pattes parce qu’il a été primitivement un œuf qu’aucune méthode d’analyse ne pourrait distinguer