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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/225

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L’inspiration des âges primitifs n’avait rien à mettre entre le créateur et la créature ; mais la science a placé entre eux une foule de causes secondes et en a sans cesse agrandi la part et l’action. Il n’est plus conforme à nos idées modernes de voir dans chaque événement une sorte d’intervention immédiate de la force divine ; tonnerres, tempêtes, inondations, pestes, tous ces phénomènes sont réglés par des lois qui demeurent sans cesse en action ; il n’y a aucune différence pour le physicien entre la petite étincelle qu’il fait jaillir à volonté dans ses appareils et la foudre qui traverse et illumine les cieux. La philosophie naturelle a donné à notre époque une conception du monde supérieure à celle de l’antiquité ; elle ne considère plus la nature matérielle comme le jouet de vains caprices, l’histoire comme un duel inégal entre Dieu et l’homme ; elle embrasse le passé, le présent et l’avenir dans une puissante synthèse en dehors de laquelle rien ne peut rester isolé.

Une théorie qui rattacherait les unes aux autres, par des lois naturelles, toutes les espèces animales, serait donc beaucoup plus conforme à l’esprit de la science moderne que celle qui les isole, et qui réclame, pour rendre compte de leur apparition successive, autant de créations nouvelles. À quoi d’ailleurs fait-on tenir l’exercice ou l’inertie de cette toute-puissance qu’on invoque avec une complaisance si facile ? Des botanistes examinent deux plantes : les uns déclarent qu’elles sont les variétés d’une même espèce, les autres qu’elles constituent deux espèces différentes. Variétés, on les considère comme reliées par les lois ordinaires du monde végétal, lois éternelles, toujours en action, qui règlent la croissance de la moindre graminée comme celle des arbres les plus majestueux, qui ont été en activité dans les forêts de l’époque houillère comme dans celles de notre temps. Espèces, on les séparera par une ligne inflexible, par un acte souverain de la toute-puissance, qui aurait à une certaine heure, dans un certain lieu, fait surgir spontanément quelques caractères nouveaux que l’analyse la plus délicate a souvent peine à saisir. Il n’est pas étonnant que les botanistes aient accueilli avec complaisance les idées de M. Charles Darwin sur la filiation des formes organiques. Voici comment s’exprime à ce sujet le docteur Hooker, le savant directeur des jardins botaniques de Kew, dans son Introduction à la Description de la Flore australienne : « Les relations mutuelles des plantes de chaque grande province botanique, et en fait du monde entier, sont exactement ce qu’elles seraient, si la variation avait continué pendant des périodes indéfinies à s’opérer de la façon dont nous la voyons agir pendant un nombre délimité de siècles, de façon à donner graduellement naissance aux formes les plus divergentes. » M. de Candolle, une autre autorité en ces matières, a, dans un travail récent sur