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croit, pour sa part, que la rupture fut complète, et qu’après la discussion acerbe qui s’ouvrit à Antioche entre Pierre et Paul, ces deux héros du christianisme primitif se séparèrent pour ne plus se rencontrer.

Ce qui est certain, c’est que la personne de Paul fut pendant longtemps fort suspecte aux yeux de la majorité des chrétiens. Des écrits où son influence se fait sentir, comme l’évangile de Luc et l’épître aux Hébreux, d’autres qui paraissent sous son nom, conformément au goût du temps pour la pseudépigraphie, tels que les épîtres aux Éphésiens, aux Colossiens, à Timothée, à Tite, d’autres encore, comme la première attribuée à Pierre, celle qu’adresse à la communauté de Corinthe l’ancien de Rome, Clément, tâchent de se faire accepter des adversaires de l’apôtre en mitigeant la rigueur de ses formules. En revanche, l’opposition à ses vues et à sa personne s’affiche au grand jour. L’épître de Jacques polémise directement contre sa doctrine de la justification par la foi qu’elle comprend mal. L’Apocalypse, dont le sens n’est plus aujourd’hui un mystère, le compare à Balaam, qui enseignait aux Israélites à manger des viandes défendues, lui dénie son titre apostolique, et exclut son nom des douze murs symboliques de la Jérusalem céleste, dont chacun portait un nom d’apôtre. Les plus anciens auteurs chrétiens dont le souvenir ait été transmis à la postérité avec un renom, d’orthodoxie, Papias, Hégésippe, sont des judéo-chrétiens, le premier ne compte pas saint Paul parmi les apôtres, et dans le peu de fragmens que l’on connaisse du second, ne faut-il pas qu’il y ait un démenti infligé à une parole textuelle de Paul ? Un silence étrange, circonspect, méfiant, se fait autour de son nom. Cela ressemble à un parti-pris. Au milieu du second siècle, un homme que l’on peut regarder comme représentant l’opinion la plus répandue, Justin martyr, dont nous possédons d’importans ouvrages, en particulier un traité contre le judaïsme, affecte dans toute la force de ce mot, et, quand à chaque instant le nom de Paul aurait dû se trouver sous sa plume, de ne pas l’écrire une seule fois ! Pour trouver au second siècle un partisan déclaré du grand apôtre, il faut s’adresser à un hérétique tel que Marcion, qui l’admire et le dépasse dans son antipathie contre le judaïsme. L’auteur des épîtres d’Ignace, paulinien aussi, mais surtout épiscopal, appartient à la seconde moitié du siècle, quand la mémoire de Paul redevient chère à la chrétienté. Il n’est pas possible d’être payé de plus d’ingratitude.

Et, pourtant on alla encore plus loin. Une légende extrêmement curieuse, celle de Simon le Magicien, qui préoccupa beaucoup l’église des premiers siècles, se forme de toutes pièces dans un esprit profondément hostile à la personne de saint Paul. Dès l’origine, ce Simon est sa caricature. Visionnaire, voulant devenir apôtre,