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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/126

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ses rêves de grandeur temporelle, il se fût renfermé dans sa mission religieuse et eût fait de la sorte une conquête spirituelle qui lui eût valu l’empire du monde moral. C’était là une splendide perspective, et qui, adoptée, eût épargné bien des malheurs à sa nation. Ce fut là aussi qu’il rencontra l’obstacle contre lequel devait si tôt se briser sa courte et belle vie.

Jésus a eu certainement la conviction d’être le Messie que son peuple attendait, bien qu’il soit difficile de se représenter comment cette conviction s’est formée en lui. Il paraît que ce furent ses disciples qui, spontanément et sans qu’il le leur eût intimé directement, le saluèrent du titre messianique. Cela prouve l’impression merveilleuse qu’avait faite sur leur âme le prédicateur de Nazareth. C’est aussi ce qui nous explique pourquoi les principes religieux et moraux émis par lui, au lieu de se figer, comme tant d’autres, en un code abstrait et inerte, ont transformé le monde et le travaillent continuellement comme un levain régénérateur. La vie naît de la vie. La puissance d’expansion du christianisme, la salutaire contagion morale qu’il n’a cessé d’exercer sous tant de formes différentes, proviennent originairement de ce que son fondateur a brûlé lui-même du feu qu’il voulait allumer chez les autres. Nous vivons encore aujourd’hui de la chair et du sang de Jésus. La foi en lui comme au Messie attendu, en personnalisant pour ainsi dire ses principes religieux, a donc été le point de départ de toute l’histoire de l’église ; elle fut aussi la cause de sa mort. Dès qu’il fut regardé comme le Messie attendu, Jésus heurtait de front les rêves les plus ardens de ses compatriotes. Les ennemis qu’il s’était attirés par sa franchise et sa hardiesse dans les hautes classes bigotes de la société juive n’eurent pas de peine à le dénoncer au peuple comme un blasphémateur, et ce fut aux applaudissemens du même peuple qui avait un instant jonché son chemin de palmes et d’hosanna que le sanhédrin, habilement dirigé par Caïphe, rendit contre lui un arrêt de mort parfaitement légal, quoi qu’on en ait dit, pas plus juste pour cela, et auquel le gouverneur romain n’hésita pas trop à donner sa sanction. Ce magistrat romain, assez peu au courant des questions qui agitaient Jérusalem, crut faire merveille en achetant de la mort d’un rêveur la tranquillité de la capitale juive.

La mort ignominieuse de celui qu’ils considéraient comme le Messie frappa ses disciples de stupeur ; mais cet étourdissement douloureux ne dura pas longtemps. Trois jours ne s’étaient pas écoulés que de pieuses femmes d’abord, des apôtres ensuite, déclaraient qu’ils avaient vu Jésus ressuscité des morts. Est-ce une résurrection réelle qui réveilla leur foi ? Ou bien leur foi, réveillée avec une ardeur centuplée après la crise qu’elle venait de subir, leur valut-elle ces apparitions merveilleuses, ces extases où s’exprimait, objectivement