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et ne plus avoir égard à ses institutions vieillies ni à ses prétentions exclusives ; les autres veulent au contraire que, pour devenir chrétien, on commence par se faire juif, que l’on se soumette à toutes les conditions légales et rituelles du judaïsme, et abritent leurs exigences sous les noms vénérés de Pierre, de Jean et de Jacques.

Révoquera-t-on en doute, dans l’intérêt de la tradition convenue, cet état de lutte acharnée dans l’église apostolique ? L’école de Tubingue répond que les faits sont patens, que les épîtres de Paul en fournissent d’irrécusables preuves, qu’il y eut entre lui et saint Pierre une discussion acerbe, publique ; dans la ville d’Antioche, où ils s’étaient rencontrés ; qu’en Galatie, à Corinthe, à Éphèse, à Rome, partout l’apôtre des gentils rencontra des adversaires passionnés contre lesquels il fut forcé de défendre la légitimité de sa mission, la vérité de sa doctrine, et qui invoquaient contre lui l’autorité des apôtres de Jérusalem. Le livre des Actes lui-même, dont on serait tenté d’alléguer la tendance conciliante en preuve du contraire, devient un argument de plus, dès qu’on s’aperçoit, et cela n’est pas difficile, du parti-pris de l’auteur, qui cherche à ensevelir dans l’oubli, en les atténuant de son mieux, des divisions aussi pénibles qu’incompréhensibles pour les chrétiens d’une autre génération.

Ces deux faits une fois reconnus, le problème à résoudre est déjà bien simplifié. Il faut suivre, en s’appuyant sur des documens éclairés d’un jour tout nouveau par leur rapport avec cette controverse primitive, la ligne qui mène de cette controverse à l’unité catholique telle qu’elle se réalise à la fin du IIe siècle. Les questions d’authenticité sont éliminées. Il importe peu de savoir quel est l’auteur réel d’un document quelconque : ce qui importe, c’est de savoir ce que ce document contient, les principes dont il part, le but auquel il vise, l’intérêt qui l’a dicté, et de le caser à la place qui lui revient logiquement dans cette dialectique deux fois séculaire, à peu près comme dans un jeu de patience dont les principales figures sont déjà dessinées on fait coïncider les morceaux encore isolés en recherchant leur rapport avec les angles rentrans ou sortans du dessin déjà formé. Cela fait, on aura une connaissance claire et positive du IIe siècle et de la seconde partie du premier. C’est ce qui permettra de s’orienter avec assurance, en prolongeant les lignes : en arrière, du côté des origines proprement dites de l’église, car cette division des premiers chrétiens en deux camps a dû avoir sa raison d’être dans les conditions mêmes de l’apparition du christianisme ; — en avant, du côté de la victoire que l’église du commencement du ive siècle doit remporter sur le monde païen.

C’est par cette voie que l’école de Tubingue se flatte d’avoir reconstitué l’histoire positive du christianisme primitif. Lorsque le