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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/116

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reçu des livres saints, et les variantes, dont quelques-unes avaient une grande importance, se comptaient par milliers. On conçoit le coup porté par une telle expérience à la vieille théorie. Si le texte est miraculeusement inspiré, quelle est la leçon miraculeuse ? On s’apercevait des étroites ressemblances, jointes à d’étonnantes différences, que présentaient les trois premiers évangiles, et le quatrième, celui de Jean, commençait à provoquer des doutes sérieux sur son authenticité apostolique. On établissait que la tradition orale des événemens de l’histoire évangélique en avait dû précéder pendant un temps assez long la rédaction canonique et agir fortement sur cette rédaction elle-même. On avait saisi la nature et le mode de formation des mythes antiques, et l’on ne pouvait se dissimuler que la Bible renfermait aussi des élémens mythiques. Les savans étaient d’accord pour affirmer que l’épitre aux Hébreux ne pouvait avoir saint Paul pour auteur, et que la seconde épître de Pierre ne pouvait non plus être attribuée à l’apôtre dont elle portait le nom. On voyait, à n’en pouvoir douter, que la liste des livres saints n’avait été arrêtée définitivement qu’assez tard, au Ve siècle, et qu’auparavant il y avait eu des fluctuations nombreuses au sujet de livres qui n’y étaient pas alors, ou qui n’y sont plus aujourd’hui. Bien plus, une connaissance croissante de l’antiquité apprenait combien on avait tort d’attacher une grande importance aux témoignages historiques et même aux déclarations des auteurs sur l’authenticité des anciens documens. Il était trop visible que le sentiment de la propriété littéraire était alors à peu près inconnu, que le nombre des pseudépigraphes, c’est-à-dire des ouvrages parus sous un nom d’emprunt, était énorme, qu’un écrivain de ce temps-là, désireux, non pas de se faire une réputation, mais de propager ou de défendre ses idées favorites, inscrivait sans le moindre scrupule le nom d’un auteur faisant autorité en tête de sa propre composition, et s’imposait même rarement la peine de donner de la vraisemblance à sa fraude innocente. Il en résultait qu’une foule de documens perdaient leur date convenue, et ne pouvaient plus servir de base solide à l’histoire.

En un mot, toute la vieille théorie était en désarroi, et malheureusement aucune vue d’ensemble, aucun système historique logiquement coordonné ne lui était substitué. La religion chrétienne, en soi fort indépendante de ces discussions critiques, ne souffrait réellement point de cette dissolution continue de l’ancienne théologie. Schleiermacher avait même tiré des données pures de la conscience chrétienne une doctrine complète d’une élévation et d’un spiritualisme admirables. Néanmoins la science chrétienne était dans une position qu’elle ne pouvait longtemps accepter. À la place d’une