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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/990

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à l’abri de toute insulte. Or il a sur sa gauche, de l’autre côté du Gange, les ennemis aux aguets ; à droite, Calpee est occupé par un autre corps de rebelles ; enfin, partout où nos troupes ne couvrent pas le terrain, circulent des bandes tellement nombreuses, qu’on pourrait presque les qualifier de corps d’armée. Un nouveau massacre d’Européens en ce moment détruirait d’avance l’effet de la prise de Lucknow. »

Le général Mansfield, le chef d’état-major de sir Colin Campbell, à qui M. William Russell se fit présenter aussitôt que possible, ne se montra pas moins franc, moins ouvert que son supérieur hiérarchique. Il prit la peine, cartes en mains, d’analyser pour le correspondant du Times et les opérations déjà terminées, et celles qui se préparaient. Il lui expliqua comment sir Colin, marchant de Cawnpore sur Futtehghur, après avoir battu, comme nous l’avons dit, le contingent de Gwalior, voulait immédiatement passer dans le Rohilcund pour le nettoyer des bandes de rebelles qui infestaient cette province, et comment lord Canning, usant de la prédominance qui, dans les affaires militaires elles-mêmes, appartient au gouverneur-général de l’Inde, avait décidé qu’avant tout, au point de vue politique, il importait d’enlever Lucknow aux rebelles. De là ce temps passé à Futtehghur pour y attendre le matériel de siège, qui arrivait d’Agra et d’ailleurs : « temps perdu ! » disaient les bavards de Calcutta, mais en réalité délai nécessaire, indispensable, inévitable.

Une autre cause de retard était la lenteur que Jung-Bahadour mettait à amener ses Ghoorkas. Dans cette lenteur, s’il fallait du moins en croire le résident britannique (M. Mac-Gregor), il n’y avait ni calcul ni arrière-pensée de trahison ; l’allié des Anglais péchait seulement par vice d’organisation militaire, manque de moyens de transport, etc. Lord Canning n’entendait pas qu’on se mît en marche sans les Ghoorkas, non peut-être qu’il regardât leur concours comme indispensable ; mais il savait Jung-Bahadour avide de gloriole militaire : il prévoyait donc que si on semblait tenir sa coopération en trop petite estime, la vanité du prince se hérisserait, et qu’il rentrerait, blessé au cœur, dans ses montagnes du Népaul. « On n’y mettait pas tant de façons du temps de Clive, » remarque M. Russell. Et il ajoute, parlant de son altesse royale le maharajah Jung-Bahadour : « Le gaillard n’est point d’une moralité fort scrupuleuse : même parmi les princes hindous, qui ne se contraignent guère sur ce chapitre, il passe pour un sensualiste effréné. Eh bien ! il a si complètement empaumé [1] notre commissaire, le colonel Mac-Gregor, et il en a fait son confident si intime, qu’il met au supplice ce malheureux

  1. Ces mots sont en français dans l’original.