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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/973

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anglais n’eut pas à vérifier si l’adoption était réelle, et si toutes les formes légales qu’elle exige avaient été remplies. Lord Dalhousie venait d’établir en principe que l’adoption, en matière pareille, ne conférerait plus de droits héréditaires. Cette fin de non-recevoir mit à néant les prétentions de Nana-Sahib, qui avait déjà fait partir pour l’Angleterre un agent chargé d’y plaider sa cause.

Cet agent n’était autre qu’un certain Azimoollah-Khan, jeune et joli garçon, d’une familiarité insinuante, bon convive, un peu fat, et se vantant de bonnes fortunes qu’il prétendait avoir eues à Londres, dans le meilleur monde. Tel il apparut un beau jour à M. William Russell, devant Sébastopol, au moment le plus critique de la guerre de Crimée. Cet homme en effet, en voie de retour dans l’Inde, avait entendu parler à Malte des échecs subis le 18 juin par l’armée alliée, et avait voulu vérifier l’état des choses. Les souvenirs du correspondant du Times nous le montrent, observateur sardonique, embusqué derrière les murailles du fameux cimetière et contemplant de là, par une belle soirée d’été, le duel d’artillerie engagé entre les batteries russes et les canons anglais [1].

Nana-Sahib apprit par Azimoollah que les autorités anglaises étaient irrévocablement décidées à lui refuser ce qu’il regardait comme son droit légitime. C’est cependant au prétendu héritier adoptif de l’ancien peshwah que se confiaient au mois de mai 1857 les principaux fonctionnaires de Cawnpore ; c’est entre ses mains qu’ils plaçaient leur trésor, et le rajah venait aussitôt, suivi du reste de sa garde [2], s’établir dans leur voisinage immédiat. Logé à côté de « son ami » le collecteur, il ne perdait pas de vue le trésor, et pouvait tout à son aise communiquer avec les cipayes. Le 22, la situation parut s’éclaircir. On vit arriver de Lucknow quatre-vingt-quatre hommes du 32e (anglais), commandés par un officier à qui la destinée réservait une fin tragique, le capitaine Moore, le plus vaillant auxiliaire de sir Hugh Wheeler et bientôt le véritable chef de la garnison de Cawnpore. Ils étaient envoyés par sir Henry Lawrence,

  1. « Jamais voua ne viendrez à bout de cette grande cité, » disait-il en ricanant à M. Russell. Il raillait aussi l’état un peu déprimé de l’armée anglaise. Enfin il se proclamait fort supérieur aux préjugés religieux de la race musulmane, et n’affectait parfois quelques scrupules mahométans que pour s’en moquer ensuite avec un laisser-aller parfait. De retour auprès de Nana-Sahib, ces deux hommes, différens de race et de culte, firent ensemble un prétendu « pèlerinage aux montagnes » qui avait pour but réel, à ce qu’on pense, de passer en revue les stations militaires du nord de l’Inde, et d’y nouer des relations secrètes avec les différens corps cipayes. M. Russell ne paraît pas éloigné de croire que Nana-Sahib a pris parti contre les Anglais en vertu des récits qu’Azimoollah lui avait rapportés de la Crimée.
  2. Le rajah de Bithoor était autorisé à entretenir cinq cents hommes de troupes et une artillerie de six pièces. — Bithoor est à dix milles à l’ouest de Cawnpore.