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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/955

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es, s’attachent à ce qu’il y a de plus noble ici-bas. Les grandes questions qui agitent son pays, les réformes de la diète hongroise en 1847, les patriotiques espérances de 1848, toutes les émotions de la renaissance nationale se mêlent à ses joies intérieures. La pièce intitulée Ma Femme et mon Épée exprime vivement cette intime alliance du foyer domestique et de la patrie. Pendant que l’épouse repose dans les bras de l’époux, l’épée du poète, accrochée à la muraille, semble jeter des regards de colère sur ce tableau si tendre : « Eh ! mon vieux camarade, lui crie le vaillant poète, serais-tu jaloux de ma femme ? vraiment tu ne la connais guère. Le jour où la patrie aura besoin de mon bras, ce sera elle qui de ses mains attachera ta lame à ma ceinture, ce sera elle qui m’enverra au combat de la liberté. » Julie Szendrey méritait bien que le poète lui rendît ce témoignage : dès le premier jour où Petoefi fut aimé d’elle, l’amour et l’enthousiasme de la patrie se confondirent dans les élans de son cœur. Son chant de fiançailles fut un chant de guerre :


« Je rêve de jours sanglans qui feront crouler le monde, et qui de ces débris du vieux monde nous construiront un monde nouveau.

« Ah ! si la trompette guerrière retentissait tout à coup ! Si je voyais se déployer l’étendard des batailles, l’étendard des futures victoires, appelé par tous les vœux de mon cœur !

« En selle, sur mon coursier rapide, je m’élancerais dans la mêlée, je chevaucherais au milieu des héros, impatient de consacrer mes armes.

« Alors, si l’épée de l’ennemi me perce la poitrine, il y a quelqu’un au monde qui saura fermer ma blessure, il y a quelqu’un qui guérira mes plaies avec le baume de ses baisers.

« Si je tombe vivant aux mains de l’ennemi, quelqu’un saura pénétrer dans mon cachot ; deux beaux yeux, étoiles radieuses, viendront éclairer mes ténèbres.

« Et si c’est la mort qui m’attend, si je dois périr sur l’échafaud ou sur le champ de bataille, un ange, une femme, le cœur gonflé de sanglots, lavera le sang de mon cadavre avec ses larmes. »


Foyer, patrie, amour et liberté, tout cela est intimement uni, vous le voyez, dans les inspirations du poète. Je regrette que M. Kertbény, dans sa traduction d’ailleurs si scrupuleuse, n’ait pas groupé tous ces chants selon l’ordre où ils se sont produits. On aimerait à suivre l’histoire de cette âme ; l’intérêt poétique, rehaussé par l’intérêt moral, y gagnerait une valeur nouvelle. Si tous les chants de Petoefi pendant l’année 1847, si toutes les pièces échappées de son cœur à la veille et à la suite de son mariage étaient réunies ensemble, on verrait quelles gerbes dorées ont été cueillies par le moissonneur en cette chaude saison d’août. C’est à cette date qu’il nous apparaît dans la force de la maturité. Si jeune qu’il soit