Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/937

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Charles Kisfaludy mourut en 1830, âgé seulement de quarante ans ; pendant les douze dernières années de sa vie, il avait écrit quarante pièces de théâtre, drames et comédies, qui composent encore aujourd’hui le fond du répertoire sur la scène nationale de Pesth. C’est pour honorer ces deux hommes, et du vivant même de l’aîné, que fut fondée en 1836 la société Kisfaludy, espèce d’académie composée de vingt membres qui décerne des prix tous les ans aux meilleurs ouvrages de poésie, et qui a déjà suscité plus d’un talent illustre.

Sous l’inspiration d’Alexandre Kisfaludy, et en même temps que son frère Charles, on avait vu se lever plusieurs poètes qui exprimèrent librement d’autres idées. Les deux Kisfaludy étaient surtout des esprits aristocratiques ; pour que cette poésie nouvelle devînt une poésie nationale, il fallait que le peuple et le tiers-état eussent aussi leurs représentans. Michel Csokonai, chanteur joyeux, aurait peut-être donné un poète au peuple de son pays, s’il n’était mort à la fleur de l’âge, victime des désordres de sa vie. Indécis entre la littérature surannée du XVIIIe siècle et les traditions populaires de la Hongrie, il a exprimé à la fois les sentimens les plus divers, faible et insipide quand il vise à une fausse élégance, original et neuf quand il s’inspire de la gaieté rustique. Plusieurs de ses chants sont restés dans la mémoire du peuple des campagnes, et des œuvres plus remarquables à tous les titres ne les ont pas effacés. Daniel Berzsényi, mort en 1836, Franz Kölcsey, mort en 1838, ont été, dans cette première génération de poètes, les représentans de la classe moyenne ; Berzsényi, célèbre par quelques belles pièces lyriques, surtout par son Ode à la Hongrie, rappelle, dit-on, les accens patriotiques du poète italien Filicaia, et Kolcsey, traducteur d’Homère, a laissé des hymnes et des ballades dont l’histoire littéraire doit tenir compte. L’un imitait l’Italie, l’autre s’inspirait de l’Allemagne : tous les deux appartenaient à la littérature académique bien plus qu’à la poésie vivante. Enfin parut un sérieux artiste, M. Michel Vörösmarty, qui, profitant de ce travail d’un demi-siècle, constitua décidément la poésie hongroise sous une forme à la fois savante et populaire. De l’avis de tous les critiques magyars, Michel Vörösmarty est le premier poète complet dont la Hongrie ait pu s’enorgueillir aux yeux de l’Europe. Ses épopées romantiques autant que ses odes et ses chants, ses longs récits comme ses strophes rapides attestent une inspiration originale servie par un art plein de ressources. On l’a comparé pour la puissance lyrique à M. Victor Hugo, et dans ses grandes compositions, disent ses admirateurs, il égale le Suédois Tegner. Faites la part d’une exagération bien naturelle chez des hommes qui voient naître leur poésie nationale et