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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/904

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soi-disant bien informées et même d’historiens sérieux qui racontent qu’à tel siège des hommes hardis allaient arracher les mèches des bombes pour les empêcher d’éclater. Or les bombes n’ont point de mèches, et les fusées ne peuvent s’enlever à la main ; il faut pour cela un effort très puissant. On peut regarder aussi comme des preuves d’ignorance ces caisses pleines d’eau où l’on a parfois prétendu jeter les bombes sous le prétexte de les éteindre. La composition des fusées, comme la poudre, renferme tous les élémens de sa combustion, et elle brûle sous l’eau tant qu’elle n’est pas pénétrée par l’humidité.

Depuis le règne de Louis XIV, l’artillerie française a toujours joui en Europe d’une prééminence incontestée. Malgré la réserve avec laquelle elle a adopté les innovations, elle a servi de modèle aux nations étrangères, qui se sont presque toutes bornées à la copier servilement. Elle a su joindre à une sage lenteur une persévérance invincible dans la poursuite des progrès. En 1732, un vétéran des armées, Valière, mis à la tête du corps de l’artillerie, fit faire un nouveau pas à l’uniformité du matériel. Il abandonna les calibres au-dessus de 24, et fit décider que toutes les pièces fondues en France seraient désormais d’un seul et même modèle pour chaque calibre, tandis qu’auparavant chaque arsenal avait des principes particuliers. Il diminua un peu la longueur et le poids des canons, et réduisit les charges de poudre au tiers du poids du boulet pour les gros calibres, à là moitié pour les petits, ce qui permettait d’avoir des affûts à la fois plus légers et plus solides. À ce dernier égard néanmoins, la routine prévalut encore, et chaque directeur d’arsenal continua de les fabriquer à sa fantaisie. Les canons du système de Valière, qui diffèrent peu des pièces dessinées par Dumetz, ont de si bonnes proportions que l’on n’y a presque rien changé pour la grosse artillerie, et ils sont à peu près conformes à ceux qui arment encore nos remparts, à ceux qui ont fait tomber les défenses de Sébastopol.

Il n’en est pas de même de l’artillerie de campagne : la pesanteur des pièces et des affûts, la difficulté de les faire mouvoir, causaient toujours d’étranges embarras. On s’en plaignait déjà sous Louis XIV ; mais quand le roi de Prusse eut donné l’exemple des marches rapides, des manœuvres imprévues, le mal devint intolérable, et il fallut bien reconnaître que le matériel n’était plus à la hauteur de l’art, militaire. Tout en reconnaissant ces défauts, personne n’osait en indiquer le remède. Ce fut un officier français qui eut le courage de l’initiative : Gribeauval, qui avait servi avec honneur pendant la guerre de sept ans, était un homme d’un esprit original, doué d’un jugement droit et d’une volonté inflexible. Il démontra l’inutilité du gros canon dans les batailles, où l’on ne doit agir que contre les