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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/866

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L’émancipation des esclaves, qui aurait pu être un de ces ouragans, fut à peine un coup de vent qui fit fléchir sans la rompre la fortune de la colonie. Là, il est vrai, la crise trouva les esprits mieux préparés qu’ailleurs. Dès 1834, l’assemblée coloniale adressait au gouvernement métropolitain un projet d’ordonnance contenant certaines concessions en faveur des esclaves, en même temps que l’élite des habitans s’engageait, par une décision expresse, à sacrifier les préjugés et les antipathies contre les hommes de couleur à l’intérêt général. La magistrature et le clergé favorisaient aussi l’émancipation, bien qu’avec certaines nuances dans les sentimens et dans les procédés. C’est ainsi que La Réunion (car tel est depuis lors le nom de la colonie) passa de l’esclavage à la liberté, sans le moindre trouble. Il n’y eut pas même à regretter une faillite. Le commissaire de la république, M. Sarda-Garriga, s’appuyant sur l’administration locale, prévint toute suspension de travail en obtenant des esclaves, qui allaient être affranchis, un engagement de deux années moyennant salaire librement débattu avec tels maîtres qu’ils voudraient : pendant ce temps, patrons et ouvriers se prépareraient à une mutuelle indépendance. Beaucoup se donnèrent, comme par un caprice enfantin, le plaisir de changer de maîtres ; mais le travail fut généralement maintenu sur les habitations malgré la désertion avouée ou clandestine d’un certain nombre de noirs impatiens de jouir de la liberté. Au bout des deux années, la plupart d’entre eux s’éloignèrent des ateliers, les uns pour se livrer aux petites industries, aux petits commerces parasites des villes, d’autres pour le plaisir d’être à leur tour propriétaires. Beaucoup s’adonnèrent à cette molle fainéantise que semble conseiller une nature prodigue de soleil, de fruits et de racines au-delà des besoins ; ils profitèrent de la tolérance indulgente et prudente des anciens maîtres pour dresser leur ajoupa couverte de feuilles dans quelque coin écarté de la propriété, d’où ils grappillaient dans les champs voisins, comme lorsqu’ils appartenaient à la maison, au gré de leur fantaisie vagabonde. Sur soixante mille esclaves environ affranchis en 1848, on n’estime pas à plus d’un quart ceux qui restent aujourd’hui attachés à quelque habitation. Quant à la domesticité des villes, elle recrute plus difficilement encore ses serviteurs parmi les affranchis. Le coup fut des plus sensibles pour beaucoup de maîtres qui, ne possédant pas de propriété rurale, louaient les services de leurs esclaves à des prix dépassant de beaucoup le revenu de l’indemnité, fixée à 720 francs par tête d’esclave pour La Réunion, Atteints dans leur fortune, tous ceux qui n’étaient pas engagés dans quelque spéculation productive furent ; menacés de ruine.

Pour assurer la continuation du travail, la loi a imaginé le livret,